Encore des analyses sur l’état de la lutte à Notre-Dame-des-Landes, contre le monde de l’aéroport

Après la 2ème vague d’expulsions d’habitats considérés illégaux par l’État la semaine dernière (voir ici le communiqué du mouvement), et dans l’attente de la sauce à laquelle vont ont être mangés les projets agricoles et artisanaux déposés officiellement en préfecture par une partie des occupant-e-s de la zone, de nombreux textes commentent et analyse la situation là-bas, et notamment les tensions et divisions internes. Nous en avons déjà publié un il y a quelques jours (critique envers la tendance négociatrice avec l’État), en voilà de nouveaux issus du site d’info Lundi matin, plutôt favorables à la négociation, et soutiens du CMDO (Comité pour le Maintien Des Occupations sur la ZAD). Faites vous votre avis !

 

De quoi la ZAD est-elle le surgissement ? Que voulons nous défendre ?

S’engueuler. Dépasser. Avancer.

paru dans lundimatin#145, le 10 mai 2018

Depuis l’abandon du projet d’aéroport et l’offensive brutale du gouvernement, de nombreuses dissensions stratégiques ont éclaté sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Des lecteurs de lundimatin qui se sont rendus sur place nous ont envoyé ces quelques réflexions.

Les derniers mois et les dernières semaines ont, tour-à-tour, remplis de joie, de colère, d’enthousiasme, de doutes, d’interrogation, d’approbation, de découragement, de détermination, de réserve, de déception, d’incompréhension tous ceux qui sont convaincus qu’il faut défendre la ZAD. Nous sommes de ceux-là, nous qui n’habitons pas là-bas et qui pourtant y sommes intimement liés. Ce bouillonnement a culminé à la faveur de la décision de l’État d’envahir, de détruire et d’occuper la moitié de la Zone, et s’est, à notre sens, polarisé entre deux positions :

D’un côté une certaine réserve, conséquence d’une désapprobation de la décision de négocier ; de l’autre l’approbation de la recherche d’un consensus autour de la négociation. Cette seconde position a pu comme la première engendrer une certaine réserve lorsque ledit consensus ne semblait pas être obtenu.

Nous autres qui n’habitons pas la ZAD nous nous sommes interrogés : quelle position adopter qui ne soit pas un simple regard confortablement extérieur ? Notre réponse fut de nous y rendre pour aider à défendre. Mais une fois qu’on a dit ça on n’a encore pas dit grand-chose. Il reste le « Comment défendre la Zone ? » qui suppose qu’on ait répondu au « Que défendons-nous ? »

Il est une évidence pour nous que la ZADest et devient quelque chose dans le moment historique où nous sommes que nous voulons défendre. Ce quelque chose nous voudrions tenter de le dévoiler après l’avoir éprouvé dans toute sa force – encore que confusément – en passant quelques jours sur place.

On a beaucoup parlé et entendu parlé des conflits qui traversent la ZAD de part en part, qui menaceraient même de la disloquer : conflit quant à l’avenir de la Zone et de ses occupants (agricole/non-agricole), conflit quant à la stratégie de défense à adopter (sur le terrain/ dans les administrations, global/par quartier, négocier/barricader). Ces conflits se déploient entre les différentes composantes de la lutte (Copains 44, Acipa, Cedpa, Occupants, Paysans, Comités de soutien…) mais également au sein même des occupants et habitant de la Zone.

On a par ailleurs vu des copains dépités de l’extérieur prendre de la distance avec tout ça, craindre d’aller sur place, d’autres être affligés des divergences, d’autres encore prendre vivement parti dans l’une ou l’autre des disputes qui animent la Zone tout en les déplorant et en regrettant dans le même mouvement le manque de consensus, d’unité. Et tout cela nous donnait encore la curieuse impression de passer complètement à côté, sans même la voir, de la dimension historique remarquable de ce qui s’est passé et de ce qui se passe encore là-bas.

Dans le fond il nous importe peu de défendre des projets ou un certain usage de la terre, qu’ils soient agricoles ou pas, de défendre une zone humide ou des espaces protégées… Tout cela est d’une grande importance, nous en convenons, mais ne constitue pas à nos yeux la singularité si désirable que l’on appelle la ZAD.

Pour nous, ce qui se prépare et se joue déjà à la ZAD c’est le libre et fantastique foisonnement des multiples façon dont la vie peut s’inventer sans cesse. C’est cela que nous avons à coeur plus que tout au monde de défendre – un endroit où l’existence trouve des formes variées, profuses et singulières dans lesquelles s’incarner, un lieu où ces expressions s’éprouvent librement ; où, par conséquent, elles entrent en friction les unes avec les autres hors de la médiation d’une entité abstraite et supérieure. Mais il est vrai que cela est si rare que nous sommes nombreux à avoir perdu l’habitude et même parfois jusqu’au souvenir de ce libre jeu, tant son surgissement dans l’histoire a tôt fait de n’être plus qu’une simple date à commémorer distraitement.

Tout cela pour dire que les engueulades, les prises de bec, les bastons, les désaccords, les disputes, les conflits, les cris et les empoignades (en assemblée ou ailleurs) ne doivent pas nous faire peur. Tant ils sont le signes d’une vitalité qui a déserté par force le grand corps social momifié.

On a beaucoup dit des conflits qui caractérisent actuellement l’organisation et les discussions au sein de la ZAD qu’ils sont le résultat d’une tactique de l’État, résurgence du vieil adage impérial selon lequel il faut diviser pour mieux régner. Il nous semble que cela est peut-être vrai à certains égards et tout-à-fait faux à bien d’autres. Tentons d’expliquer pourquoi. Un État ne constitue pas à proprement parler un pouvoir de division. Sa spécificité est au contraire de tendre toujours à une plus grande unification, sous son égide, des groupes qu’il prétend gouverner en les réduisant à une somme d’individus. Pour ce faire il lui faut répandre chez chacun, de gré ou de force, le sentiment de la nécessité de l’unité, seul affect finalement à même de provoquer une adhésion plus ou moins consentie.

Considérons maintenant ce qui, de ce point de vue, se joue à la ZAD, à la fois pour ceux qui l’occupent et/ou la défendent mais aussi pour l’État Français. Pour ce dernier la ZAD apparaît précisément comme le surgissement de la tentative d’un certain nombre de groupes humains qui entendent vivre et déployer un organisation sociale à partir d’une portion de territoire hors de l’unité voulue. Ce qui revient à contester en acte la possibilité même de cette unité. Ces différents groupes, finalement animés du sentiment antagonique de la nocivité de l’unité placent leur existence sous le signe du multiple : multiplicité des formes d’habitats, d’activités, de liens, d’organisation, de pensées… Cette multiplicité va indissolublement de pair avec, au sein de chaque groupe, bande ou autre, une volonté d’établir et de conserver son autonomie (son être indivisé), évidemment contre l’unification étatique, mais aussi au sein de la multiplicité des autres groupes qui occupent la ZAD et des autres composantes. Tout l’enjeu de cette réflexion consiste donc à saisir la complexité de ce phénomène d’imbrication pour comprendre que les conflits qui existent sur la ZAD ne sont pas l’effet d’une puissance exogène, mais sont plutôt consubstantiels à l’organisation même de la Zone ; en quoi elle trouve sa singularité historique.

Jusqu’à l’abandon du projet d’aéroport les différents groupes d’habitants et d’occupants ainsi que les autres opposants en lutte ont eu en commun la volonté de contrer un projet économique-étatique. C’est sur cette base que les habitants et occupants entre eux, puis avec les autres composantes et les composante entre elles ont établi une série d’alliances contre un ennemi déclaré commun. On a dit par la suite que l’abandon du projet, qui constitue une victoire sans conteste, fut l’élément déclencheur des conflits, ou du moins leur catalyseur. En réalité l’abandon a eu pour effet de révéler l’essence même de la singularité de la ZAD dans l’époque, mais aussi de modifier les bases sur lesquelles un certain nombre d’alliances furent faites. Ce faisant les alliances apparurent pour ce qu’elles sont : des rapprochements conjoncturels entres des éléments singuliers, autonomes, soucieux de préserver leur singularité et leur autonomie, face à un ennemi commun. Cela a aussi eu pour effet de dessiner en creux et cependant très nettement ce que ces alliances ne furent et ne sont pas : un consensus unifié contractuel autour d’intérêts identiques permanents. L’abandon questionne donc de toutes parts et remet en cause les alliances auxquels tous les groupes, composantes ont consentis, comme à l’issu de n’importe quelle bataille. D’après nous il ne peut en être autrement puisque ce qui fait la nature et la force du mouvement procède justement de sa radicale multiplicité, et de sa capacité au sein de cette multiplicité à faire, à défaire, à refaire des alliances qui n’ont rien d’automatiquement évident. C’est là toute la difficulté : mener une guerre face à un état qui veut nous unifier tout en assumant en notre sein une conflictualité permanente. Situation nécessaire quand des groupes qui tentent de maintenir une autonomie par définition menaçante et menacée, se joignent les uns aux autres dans un but commun. La grande difficulté vient de ce qu’il faut en permanence conjurer le spectre de l’unification tout en parvenant à redéfinir et réinventer sans cesse des alliances selon des modalités nouvelles à même de maintenir l’horizon d’une victoire. C’est pourquoi les conflits qui affleurent notamment dans l’Assemblée des Usages ne sont pour nous en aucun cas à redouter. Nous sommes en paix avec cette conflictualité. Plutôt que de la déplorer nous la faisons nôtre et la défendons.

En revanche nous voyons un risque considérable dans les réactions qui consistent à regretter l’absence d’unité d’une part ou à refuser catégoriquement toute forme d’alliance d’autre part. Elles font toutes deux échos à la volonté étatique car l’état cherche précisément à unifier ce qui ne veut et ne peut l’être sous peine d’être anéanti. Conjurer le conflit c’est détruire l’être et le devenir de la ZAD. Cela serait une défaite par abandon. Refuser toute alliance c’est croire pouvoir mener isolément une guerre et c’est implicitement attendre de tous qu’ils fassent fi de leur autonomie et l’abandonnent pour s’intégrer et se fondre dans ce refus. Refuser toute alliance au nom du fait que les précédentes prendraient fin c’est chercher à contractualiser les liens entre les uns et les autres de toute éternité. De ce point de vue les deux positions décrivent un horizon sensiblement similaire : unité dans la paix interne, unification par absorption.

C’est un art de la guerre qu’il nous faut réinventer. Il est vitale d’assumer pleinement le conflit en réaffirmant la singulière autonomie de chaque groupe et élément. D’une certaine façon notre situation est semblable à celle des tribus primitives dont l’être social est marqué par la guerre, être pourlaguerre (P. Clastres) et qui voit les colons européens les assaillir. Des alliances se défont, d’autres sont à trouver. Conserver à tout prix les anciennes alliances sur des bases changées ou ne plus faire d’alliance du tout : cela revient au même. C’est refuser la guerre que l’on nous fait, c’est refuser l’être social pour la guerre qui caractérise les sociétés sans État. « Le meilleur ennemi de l’État c’est la guerre » car elle permet de, littéralement, mieux s’entendre.

C’est de tout cela que la ZAD est le surgissement historique dans l’époque qui nous occupe. C’est le surgissement de la Commune et l’on aurait bien tort de se la représenter comme un bulle hors de laquelle on serait parvenu à congédier le bruit et la fureur de tout ce qui tente, irréductiblement, de vivre.

Les situationniste s’étaient plus à relever cette épisode de la Commune de Paris lors duquel une équipe de communards résolus à détruire Notre-Dame de Paris s’étaient trouvés nez-à-nez sur place à un groupe d’artistes et de poètes de la Commune résolus à les en empêcher. On connaît évidemment l’issue, favorable à la cathédrale, de l’âpre bagarre qui s’ensuivit.

Remémorons-nous toutes ces disputes, si violentes et virulentes soient-elles, dont nous sommes les héritiers. Ce sont celle de l’esprit de la Commune libre et vivante.

Gardons-nous de nous faire les jurés distants de ce qui se passe sur place. Prenons part. Peu importe comment, là n’est pas la question. Ou plutôt si, dans les comments. Seuls l’extension et le partage de cette expérience de la dispute nous fera grandir en Commune.

Se garder de l’Unique.
Prendre soin de nos prises de tête.
Sans cesse réinventer.
Se recomposer.
Réagencer.
Défaire d’un côté.
Refaire de l’autre.
S’engueuler. Dépasser. Avancer.

 

ÊTRE SUR ZONE… Par Alèssi Dell’Umbria

A propos des conflits sur la zad

paru dans lundimatin#144, le 1er mai 2018

Au sein du mouvement contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, des perceptions extrêmes se sont toujours opposées. Elles se retrouvaient sur la ZAD même. Ce ne fut pas toujours facile de les combiner mais enfin le mouvement a tiré sa force de cette composition, qui lui a permis de s’exprimer sur des modes variés, depuis le blocage du périphérique jusqu’à des recours juridiques en passant par des journées portes ouvertes et par l’émeute pure et simple. Du tirage et des désaccords, il y en eut de longue. Mais enfin la composition a tenu, jusqu’à l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport le 17 janvier dernier.

Dès le 18 janvier, le clash commençait, avec la question de la route départementale 281. Trait qui relie la zone au monde, mais qui la transperce aussi, voie de passage pour des habitants de villages environnants (et dont beaucoup étaient contre l’aéroport, pourquoi s’aliéner leur sympathie ?) mais aussi pour des paysans de la zone.

Vouloir maintenir la route fermée, c’était penser en terme de microcosme : la zone serait coupée du monde, intacte et préservée de tout contact salissant avec l’extérieur. L’idéal d’un territoire absolument non-motorisé et que l’on rêve autarcique prétend confisquer à son avantage la totalité de la politique zadiste (si l’on considère l’importance de cette route, précisément, dans la zone). Or la ZAD n’existe que par les liens qui l’attachent au dehors, et réciproquement ces liens nous font vivre, nous autres qui la soutenons. Bref, après avoir essayé de ralentir les choses, les gens qui avaient édifié des cabanes aux abords de la route durent se ranger à la décision de l’assemblée qui avait choisi de libérer le transit. Mais tout recommença avec l’arrivée des débroussailleurs [1]

Il se dit depuis que la route ainsi dégagée a servi d’autoroute pour la gendarmerie mobile, mais enfin dès le vendredi 6 avril au soir tout le monde savait que les GM affluaient par centaines autour de la ZAD, ce qui laissait largement le temps de la barricader durant le week-end précédant l’attaque… En fait, la question n’est même pas là : tous ceux qui ont participé à la résistance en octobre 2012 disent que les barricades dressées sur cette route ne tenaient pas plus d’un quart d’heure. Le seul véritable obstacle matériel qui ralentit l’avancée des GM, c’est la boue. Leurs blindés sont équipés pour encaisser des molotov, mais ils sont un peu trop lourds sur les chemins glissants… Quant aux barricades, si leur nécessité demeure évidente, force est de reconnaître que les plus solides finissent par tomber malgré une résistance acharnée, comme la barricade Lascar, sur le chemin de Suez, au cœur de la ZAD, qui a été prise et démantelée plusieurs fois.

A présent, tout ce secteur a été saccagé : et pas seulement les cabanes, mais l’écosystème ravagé par le passage des blindés et des bulldozers, sans parler de l’empoisonnement durable de la zone par les gaz… Le mal causé est énorme, et il faudra du temps pour le réparer. En attendant, une réoccupation de la zone Est n’aura aucune chance d’avoir lieu un jour si la zone Ouest vient à céder à son tour sous les coups des GM… Pendant que certains ressassaient leur ressentiment, des équipes de charpentiers mouillaient la chemise 48 heures durant pour préparer les poutres et les planches destinées à reconstruire le Gourbi, site d’échange non-marchand qui appartenait à tous les zadistes, situé à proximité du carrefour stratégique de la Saulce… Et le dimanche 15 avril des centaines de gens ont acheminé tout ce matériel au nez et à la barbe des GM. Ceux qui râlent contre le fait que l’ACIPA n’ait parlé dans ses communiqués que de la démolition de la ferme des 100 Noms, où donc étaient-ils le lundi matin, quand il fallait défendre le Gourbi reconstruit la veille ? sans doute occupés à rédiger la prose venimeuse qu’ils allaient débiter à l’assemblée du soir…

** *Lors d’une assemblée, Marcel Thebault, l’un des « paysans historiques » de la ZAD rappelait justement que « dans toute guerre les ennemis négocient »… C’est l’évidence, et s’il est facile de se faire plaisir en écrivant « Nique la négociation » (sur un véhicule renversé vers la Grée), il n’en demeure pas moins que l’hypothèse d’une victoire strictement militaire n’est pas envisageable —et d’ailleurs nul ne l’envisage. Il faut savoir jouer sur différentes formes d’action. A partir de là, toute tactique a sa place. Ainsi ceux et celles qui ont protégé de façon pacifique la ferme des 100 noms le premier jour de l’attaque en faisant une ceinture humaine —et qui se sont fait tabasser— méritent tout notre respect. Il n’en demeure pas moins qu’on n’arrête pas les gendarmes mobiles en allant vers eux avec un rameau d’olivier dans les mains. Et diffamer « ceux qui ont envie d’en découdre », comme le font de façon répétée les Durand et les Verchère, c’est clairement faire le collabo : outre qu’il est légitime d’avoir envie d’en découdre avec une soldatesque qui envahit et détruit tout un territoire, s’opposer par tous les moyens disponibles à l’intrusion militaire est quand même une condition sine qua non à la poursuite de la lutte. Il y a un temps pour manier le pavé, un temps pour manier le stylo ; un temps pour le molotov, un temps pour la caméra ; un temps pour le lance-pierres, un temps pour la pelle et la pioche. Négliger l’un de ces moments c’est se désarmer. Côté pile, le légalisme des uns, côté face le jusqu’auboutisme des autres. Ces deux attitudes renvoient l’une à l’autre dans un jeu de miroirs qui finit par occulter la réalité du conflit. L’affrontement ne peut être qu’un moment de la lutte, qu’il serait criminel de négliger, pour autant il ne peut constituer le seul élément permettant de renverser la perspective –-qui est actuellement, quand même, celle d’une disparition pure et simple de la ZAD. Si l’on ajoute à cela qu’après deux semaines d’affrontements, beaucoup de gens sont épuisés…

Pour autant il faut composer avec les forces réellement en présence : sans l’ACIPA et sa capacité de convocation, la lutte contre le projet d’aéroport aurait-elle été gagnante ? On peut certes lui reprocher sa tiédeur, pour autant ce collectif n’est pas fait que de poucaves comme Julien Durand. Il a été possible de composer avec la plupart de ces gens -–jusqu’à convaincre des cégétistes nantais, et pas seulement ceux de Vinci, de prendre position contre l’aéroport. Sinon comment le mouvement aurait-il réussi à mobiliser plusieurs dizaines de milliers de personnes en janvier 2016 pour bloquer le périphérique de Nantes ? Quand on s’affronte à des poids aussi lourds que Vinci et l’Etat français, on n’emporte pas la décision en mobilisant juste quelques centaines d’activistes déterminés… Il faut déployer une capacité de convocation qui implique, précisément, l’art de la composition. Et de fait c’est cette alchimie qui a permis d’imposer au gouvernement l’abandon du projet d’aéroport. Et s’il reste aujourd’hui une chance de sauver la ZAD, elle réside là.

Pendant ce temps d’autres préfèrent se répandre en textes vindicatifs, sur des réseaux où ils ont toute latitude de cultiver cet entre-soi radical… A une zadiste qui, lors d’une assemblée, s’emportait contre cet entêtement « à croire que vous n’avez jamais composé », une de ces personnes répondait avec orgueil « Ah mais c’est clair que je ne compose pas » … A ce stade, cela confine à une culture de l’isolement : « C’est une opération de com’ » disaient-ils dédaigneusement lors de la journée portes ouvertes sur la ZAD le 30 juin 2017 (qui a vu affluer une foule dont la moitié n’avait jamais mis les pieds sur zone et en découvrait ainsi la réalité).

Parmi les calomnies déversées à l’encontre des partisans de la composition, l’une des plus ignobles laisse entendre qu’ils ne s’intéresseraient en finale qu’à la gestion du foncier [2]. Il faut vraiment être hors-sol pour croire que les liens et les attachements noués cinq ans durant sur zone ne s’inscrivent pas dans un territoire. Inversement, les paysans « historiques » de la ZAD l’ont rappelé lors des assemblées, pour eux cela n’aurait aucun sens de rester seuls sur la zone, à exploiter leurs terrains comme de simples exploitants individuels, après tout ce qui a été vécu, et ils insistent sur l’importance qu’il y a à poursuivre cette coopération inédite.

« Anti-autoritaire », ce signifiant martelé à tout bout de champ dégage une drôle d’odeur venant de gens qui sont restés cramponnés à une démarche excluante, ne cessant de stigmatiser quiconque n’était pas comme eux. Agresser un paysan de la ZAD venu couper du bois avec une tronçonneuse dans une zone « non-motorisée » ; ouvrir les enclos pour « libérer » les vaches que les paysans ont dû régulièrement aller récupérer, égarées sur les routes ; saboter une éolienne domestique en bois installée par des camarades sous prétexte de refus de la technologie ; sans parler de codes de langage imposés, jusque sur la radio de la ZAD. L’impression que tout cela laisse, c’est que pour certains la ZAD n’était que le banc d’essai de schémas préconçus et ne prêtant à aucune discussion, et non un terrain ouvert à une expérience novatrice [3].

Cette impression se trouve renforcée du fait que ce refus de la négociation ne s’accompagne d’aucune proposition, au plan tactique comme stratégique. Cela sautait aux yeux lors des deux assemblées auxquelles nous avons pu assister : une fois posé en victimes et joué sur l’émotionnel en mode « On ne négocie pas avec des gens qui ont détruit nos maisons, blessés nos proches », quelle est la proposition ? Le registre émotionnel sur lequel ces gens ne cessent de jouer permet d’enrober un positionnement qui fonctionne de manière autrement plus autoritaire que les décisions prises en assemblée puisqu’il n’est pas questionnable. Une fois ce registre épuisé et les « anti-autoritaires » repartis, la question reste posée : comment conserver l’initiative sur le terrain, comment résister à un rouleau-compresseur d’une telle force ? Parce qu’au bout de deux semaines d’occupation militaire, c’est l’invasion de la partie Ouest qui se profile. Le gouvernement a clairement mis le paquet. Si l’opération César en 2012 avait engagé un milliers de GM, celle-ci peut compter sur deux mille cinq cent éléments. Interrogé sur le coût de l’opération, le Premier sinistre Édouard Philippe a reconnu qu’il était considérable -–mais après tout, le budget des armées ne vient-il pas de se voir augmenté ? Ils sont prêts à payer le prix, y compris celui du sang. Sans doute ne s’attendaient-ils pas à une telle résistance sur le terrain, et il est clair que les GM ne se sentent pas en pays conquis, il suffit de voir comment chaque soir ils se retirent dans cet état de fébrilité extrême qui généralement précède la panique…

Si l’intransigeance bornée des « non-motorisés » a fait des émules, ce n’est certes pas cela qui renforcera la capacité de résister. « Ce que vous proposez, c’est de créer un nouvel État » a sorti l’un d’eux à des camarades qui préconisaient de constituer une association loi 1901 sur la ZAD… que peut-on objecter, sinon un haussement d’épaules ? Nous ne nous rappelons pas avoir entendu ces gens si bien rôdés dans l’art de monopoliser le crachoir dans les assemblées utiliser une fois, une seule, le terme « peut-être » —ce qui est bien le comble dans une situation aussi incertaine. Crispés dans le ressentiment et inaccessibles au doute, voilà bien comment sont apparus ceux et celles qui à présent continuent de cracher leur bile.

** *La dure réalité est qu’il faut parfois avaler amer et cracher doux. Les camarades ont finalement décidé de signer le document imposé par la préfecture et ont remis un dossier d’une centaine de pages. Trente-six projets y sont détaillés pour quarante-six mentionnés : vingt-huit projets agricoles, huit projets artisanaux, trois projets de distribution et sept projets culturels. Ils couvrent près de 280 hectares. Certains existent déjà et leurs porteurs sont inscrits à la Mutualité sociale agricole, d’autres sont en cours de création. Les signataires ont pris des précautions. Les projets présentés « sont liés par un écheveau d’interdépendances : rotations de parcelles, partage de bâtiments, d’outils, de machines et d’infrastructures, transmission de savoir-faire et de compétences, mutualisation des moyens et synergie entre les porteurs de projets », selon le préambule. L’essentiel, à savoir la coopération et la communalité de la terre resterait ainsi préservé. Il est évident que dans l’optique des services actuellement en train d’éplucher les dossiers présentés il s’agit plutôt de court-circuiter une telle perspective en renvoyant chacun à un statut d’exploitant agricole individuel… D’autres ont refusé de signer, et ont fait savoir pourquoi, qui déplorent une stratégie trop conciliante. Les deux options sont compréhensibles, sans doute à partir de positions différentes : tels occupants qui ont engagé beaucoup de temps et d’énergie sur une activité d’élevage dans une ferme qu’ils ont équipée pour cela auront plus à perdre que d’autres qui ont simplement développé une activité de jardinage à côté de leur cabane –-ceci dit sans aucunement dévaluer l’un par rapport à l’autre, juste pour suggérer que des modes d’occupations différents peuvent se traduire par des choix différents face à un dilemme pareil…

Il se peut que d’avoir accepté de signer permette à la ZAD de gagner un temps précieux, de consolider la position et sauver ce qui peut encore l’être. Il se peut aussi que ça aboutisse à une impasse, auquel cas ceux qui ont signé en récolteront tout le blâme. « On ne sait pas exactement qui a gagné la bataille de la Marne, mais une chose est sûre, c’est que si on l’avait perdue, c’est moi qui l’aurait perdue » disait le maréchal Joffre…

Il n’y a qu’une certitude à laquelle se tenir : il est impératif que la ZAD, même réduite à sa moitié Ouest, continue d’exister. Qu’elle vienne à disparaitre entièrement serait une défaite politique dont l’onde de choc se propagerait dans toutes les luttes en cours dans le pays. Une expérience pareille doit se poursuivre, sous d’autres formes, afin que le territoire ainsi créé serve encore de point de condensation et de redistribution des énergies. Elle le doit d’autant plus qu’à présent le département de Loire-Atlantique a engagé des démarches pour récupérer les terres expropriées pour l’aéroport, et que la FNSEA est très certainement à la manœuvre derrière cette initiative : une démarche qui aurait entre autres des conséquences désastreuses pour le bocage, ainsi livré à des agriculteurs aussi furieusement productivistes, et tous les moyens sont bons pour la court-circuiter y compris les moyens légaux.

** *Osons une analogie avec une autre expérience –-même si elle est sans commune mesure avec celle de la ZAD. Si les camarades de l’EZLN, dans le Sud-Est du Mexique, avaient campé sur des positions de principe et refusé toute forme de négociation, ils n’auraient pas tenu plus de quelques semaines face aux blindés, aux troupes d’élite et à l’aviation, ou n’auraient pu subsister que sous forme d’une guérilla famélique, réduite à survivre au jour le jour avec un armement dérisoire en regard de l’ennemi. Ils ont su au contraire rebondir sur le soutien inattendu qui leur venait des grandes villes, et signer un armistice. Par la suite, ils ont négocié, longuement, les fameux accords de San Andrés, malgré la tentative d’encerclement militaire du printemps 1995. Il aurait été facile de crier alors à la trahison : et les zapatistes eux même auraient pu faire un point d’honneur de se refuser à négocier avec ceux qui avaient envoyé l’aviation les bombarder en janvier 1994. Ils auraient pu dire, drapés dans une dignité outragée, « pas question de négocier avec ceux qui ont tué les nôtres par dizaines ». Ils ont gagné du temps, pendant lequel ils n’ont cessé de consolider leur position et de se gagner des appuis dans le pays. Et d’avoir signé ces accords en 1996 ne les a aucunement empêchés de refuser la pseudo-ratification qui en a été faite en 2001. Aujourd’hui, les zapatistes sont toujours là, qui occupent et cultivent des dizaines de milliers d’hectares de terres reprises en 1994, et continuent de servir de référence forte à d’innombrables luttes dans tout le pays, et au-delà… Les zapatistes aussi ont fait des compromis tactiques… et peut-être que certains se sont retournés contre eux. Eux aussi ont libéré la circulation sur des routes…

** *L’agenda du gouvernement Macron en ce printemps 2018, c’est l’écrasement pur et simple de toute contestation. Que ce soit à la SNCF, à la Poste, dans les Universités, ou à la ZAD, ce gouvernement thatchérien est clairement décidé à ne faire aucune concession. Une partie du pari zadiste était que la mobilisation anti-Macron s’étende dans le pays, au-delà des cheminots et des étudiants, ce qui aurait soulagé une bonne partie de la pression exercée sur la ZAD. Pour l’heure ça ne se concrétise pas, mais les jeux ne sont pas encore faits. Si ce pari devait échouer, de toutes façons, route libérée ou pas, convention signée ou pas, les jours de la ZAD seraient comptés. Il ne resterait plus qu’à affronter les GM dans un combat sans merci, mais au moins nul ne pourra alors dire que toutes les cartes n’auront pas été jouées.

La préfète Nicole Klein a perçu les divisions existant à l’intérieur de la ZAD et a su en tirer parti. C’est ce qu’on appelle faire la guerre, et elle l’a fait sans état d’âmes. De notre côté, la capacité de riposter à l’attaque est restée bien trop conditionnée par des états d’âme, ceux des légalistes comme ceux des jusqu’auboutistes. Et nul ne gagne une guerre avec des états d’âmes. Une guerre ne peut se gagner, du point de vue des subalternes, des exploités, des opprimés, qu’en sachant rebondir d’une modalité d’action vers une autre au moment adéquat. Il n’y a pas de recette pour cela, et ça ne s’apprend pas à l’université –-par contre un voyage à Kobané ou à Oventic peut aider, s’il est mené avec assez d’humilité… C’est une question de sensibilité politique, et ça se cultive. Il est dommage que d’aucuns, ayant séjourné sur la ZAD et apporté ainsi leur contribution à la victoire contre Vinci, n’en aient pas profité pour développer cela. Comme souvent, les postures les plus extrêmes en parole révèlent une atrophie des sens en pratique. Camper sur des positions radicales de principe se révèle alors une attitude de complaisance pour l’échec et la défaite : se donner le goût d’une défaite totale pour donner la pleine mesure d’une radicalité qui serait elle aussi totale. Oublions donc ces passions tristes, sur la ZAD la vie continue…

Alèssi Dell’Umbria, fin avril 2018.

 

 

Alain Damasio – NOTREMEDESLANDES

paru dans lundimatin#145, le 10 mai 2018

La ZAD est une joie qui est appelée à durer.

Un peu d’herbe qui perce une chape de béton coulée sur nos soifs de confort.

La possibilité d’une brèche, d’une flèche.

D’une friche qui pousse dans nos cœurs, sous nos crânes.

Le murmure furieux d’un appel d’air.

Le bruissement d’un nid, d’une niche, d’un « vas-y chiche ! ».

C’est un dehors dans un système qui a cru décider qu’il n’y aurait plus ni ailleurs, ni dehors : seulement lui. Seulement lui et ses valeurs de mort.

La ZAD, ce sont ces corps de boue sortis de l’argile du bocage qui sont devenus golems et sylphes, pistes et emblèmes, créateurs plutôt que créatures.

La ZAD, c’est la réponse aux zombies pendues aux branches du capital avec leur cravate, qui oscillent sous les rafales du fric et qui nous hurlent d’être comme eux !

La réponse au zoo où ils veulent nous mettre en cage.

La réponse de nos mots à leur mise en page.

Le cri de nos dessins

face à leur mise en cases.

La ZAD, c’est…

Notre-Dame des Bandes

Notre derme

Vos amalgames

Notre-Dôme des Langues, des Indes et des Andes jusqu’en Nouvelle-Zé’lande

C’est votre drame, à vous les gendarmes, n’est-ce pas ?

Votre-Dame des Propagandes

Votre-Trame dans votre storytelling exsangue

Nous c’est notre arme de jet,

notre jus,

notre écume,

Notre came

Notre sésame, devant vos portes fermées,

Notre flamme face à vos flemmes, vos facilités, vos docilités

Notre-Dame des brandes, des braises, des feux-follets dans la brume

Notre oriflamme des Sarabandes.

La ZAD c’est un brise-lame dressé

Face à l’océan de la norme

C’est un brise-larme aussi tu sais

Que portent trois cents cœurs énormes

C’est pas grand-chose sans vous. Sans nous. Pas grand-chose sous leurs coups.

Ça tient pourtant debout dans la boue, juste avec ces nous, ces fous, ces vous.

Juste avec ce petit truc qui leur manque, à eux, qui ont les gaz et les grenades. La com et les blindés. Qui croient avoir tout.

Juste avec ça, oui.

Quoi ?

Notre-Âme-des-Landes.

PARCE QUE… (LA ZAD NE VIT PAS QUE D’AMOUR, DE BOUE ET D’EAU FRAÎCHE)

Parce que la ZAD est d’abord un monde où se déploient de nouvelles façons d’habiter le territoire et de se soucier du vivant, et que nous y sommes viscéralement attachés ;

Parce qu’elle a su s’auto-organiser sur la durée, créer du commun, rendre viable une agriculture paysanne, vivre le féminisme et rester solidaires de toutes les migrations ; à l’exact opposé de tout repli ;

Parce qu’elle se tient hors du marchand, qu’on n’y capitalise rien sinon les savoirs, qu’elle porte cette poésie d’un habitat qui ne pèse pas, de liens qui valent plus que tout bien ;

Parce qu’elle offre une puissante pluie qui fertilise les imaginaires politiques, en France et bien au-delà, et que cette fécondité de pensées et de pratiques doit continuer à s’épanouir ;

Parce que le gouvernement Macron, par une offensive brutalement militaire, veut broyer la singularité d’un lieu, saccager la beauté d’une expérience, ruiner l’espoir qu’elle suscite et réimposer la tristesse de ses cadres et normes, qui sacralisent le productivisme, la propriété et l’individualisme que nous savons pourtant si pauvres et dépassables ;

Parce que des gens qui parlent avec des grenades, rendent visite en blindés, pollue l’air de leur gaz et tirent au visage sur des êtres humains ne peuvent donner à quiconque de leçon de démocratie ou de droit ;

Parce que, très concrètement, alors qu’était ouvert le dialogue, ce gouvernement a préféré détruire des lieux de vie, des troupeaux, des fermes collectives, expulser illégalement des habitants et rouler en bulldozer sur des cabanes,

Nous croyons qu’il est temps de leur répondre puisque nous sommes la nature qui se défend tout autant que la culture qui les défie.

Tous les soutiens de la ZAD, qui sont très nombreux, ne peuvent venir sur place et faire barricade de leurs corps ou de leurs mots. Tous ne pourront pas donner la main non plus aux chantiers communs qui s’annoncent et qui remettront debout tout ce qu’ils veulent raser.

Pour tous ceux qui veulent aider concrètement à distance, une cagnotte a été mise en place.

Cette cagnotte offre la possibilité, simple et modeste, mais matériellement précieuse, d’aider les habitants à reconstruire ce qui doit l’être et à affronter joyeusement ce printemps qui vient. Elle se veut, à sa façon, preuve d’une solidarité active et haute marque de sympathie, d’empathie. Elle traduit dans des chiffres ce qu’on tente de dire ici avec des lettres.
Concrètement, c’est ici : https://www.leetchi.com/c/solidarite-pour-la-zad-nddl

 

Tank, on est là – Comité pour le Maintien des Occupations

Alors qu’une nouvelle opération d’expulsion et de destruction de la ZAD est annoncée pour mardi 15, le CMDO analyse la situation

paru dans lundimatin#146, le 18 mai 2018

Au fil de cette « trêve » qui a des accents d’occupation militaire, la vie quotidienne a, de-ci de-là, repris timidement quelques-unes de ses habitudes. Flics ou pas, il faut semer, soigner les bêtes, tenir les lieux publics. Si une certaine hésitation se fait parfois sentir au moment de mettre les graines en terre, elle est vite balayée par cette certitude que les blindés n’ont su faire vaciller : nous resterons là. Nous verrons les fruits de nos vergers, nous goûterons nos récoltes à l’automne, peut-être même verra-t-on les arbres de haute futaie constituer les charpentes des cabanes de ceux qui sont encore des enfants. Nous n’avons pas attendu les propositions de régularisation pour nous projeter ici sur un temps long, au-delà même de notre propre existence. Ce jalon-là nous fait tenir en cette veillée d’armes, alors que l’on attend la nouvelle opération de destruction qui va frapper la zad.

(Télécharger le communiqué)

Durant celle initiée le 9 avril, nous avons eu l’occasion de mesurer nos forces. Le mouvement, qu’on disait gangrené par les querelles internes depuis l’abandon du projet, a démontré qu’il était encore vivace. En face, la gendarmerie a prouvé qu’elle pouvait sans grande difficulté raser un tiers de la zad en moins de trois jours. Ainsi, si l’arrivée de milliers de personnes, les tirs de molotov sur les blindés, les actions de solidarité et la détermination générale nous ont redonné de l’allant, les manœuvres écrasantes de la plus grosse opération policière depuis mai 68 nous ont un peu glacés. Notre force encore vibrionnante faisait face à une possibilité d’anéantissement éclair de la zone qu’il paraissant bien difficile de conjurer, du moins par la seule confrontation directe avec les gendarmes. Il y eut certes des gestes éclatants, mais le dispositif n’a pas été profondément mis en difficulté. Dans l’histoire de cette lutte, nous n’avons d’ailleurs jamais contenu les flics par notre seule résistance physique. Celle-ci a toujours été adossée à des contraintes légales ou juridiques, à des accords politiques qui venaient entraver et limiter la puissance de feu des militaires. Notre capacité d’action, y compris sur le terrain, est et restera de nature politique. Si nous avons pu défendre efficacement le hameau de la Chateigne en 2012, c’est grâce à l’action simultanée d’une résistance acharnée et de la bataille légale ayant mis les flics dans l’impossibilité de détruire les cabanes. C’est donc toujours par des actions conjointes, politiques, médiatiques et martiales, que nous emportons des victoires. Or lors de la semaine d’expulsions, il n’existait aucun appui juridique sur lequel adosser nos barricades. Et nous avions bien compris que la destruction des 100 noms avait toutes les apparences d’un effet d’annonce : tout est attaquable, on peut détruire très large.

Le gouvernement, quant à lui, s’est confronté au risque de creuser l’écart entre son récit médiatique et la brutalité nécessaire à ses velléités destructrices. L’élévation du niveau de conflictualité des opposants le poussait en effet à élever le sien, accroissant le risque de tuer, dans une situation où le soutien au mouvement s’intensifiait. Chacun des adversaires a d’une certaine manière vu ce qu’il avait à perdre. Et nous, réveillés de l’impression d’invincibilité sur le terrain que des années de conjuration de la menace nous avaient données, nous avions davantage à perdre…

On s’en fiche

C’est à ce moment-là que la préfète a brandi ses « formulaires simplifiés ». Ils donnaient soudain une matérialité aux propos du Premier ministre le jour de l’abandon de l’aéroport : seuls ceux qui entrent dans un processus de régularisation pourront rester. Nous savions désormais que la Préfète avait les moyens de sa suffisance, et sa « proposition » était appuyée à un ultimatum tout à fait clair : rendre ces formulaires avant le 24 avril sans quoi les opérations reprendraient. Jusqu’au dernier moment l’hésitation a régné. Il paraissait fort peu plausible que l’État recule face à une fin de non-recevoir de la zad répondant à une demande semblant somme toute minimaliste. Beaucoup de voisins compagnons de lutte ne comprenaient d’ailleurs pas nos tergiversations, nos réticences à saisir ce qui ressemblait à un moyen simple d’éviter l’assaut final. Certaines composantes disaient également ne pas vouloir s’engager plus loin avec nous en cas d’un refus net. Finalement, l’assemblée a décidé d’utiliser cette prise des fiches pour sortir de cette séquence et tenter de protéger par ce biais le territoire de la zad. Il fallait pour cela que les formulaires couvrent les parcelles et habitats du mouvement. Ce pari a été largement partagé. Quelques lieux ont toutefois refusé cette stratégie.

Tout a été fait pour tenter de subvertir le cadre imposé par la Préfecture : des associations se sont glissées au milieu des rares individus, des agriculteurs se sont inscrits comme « parrains », plusieurs activités (agricoles ou non) ont déclaré les mêmes parcelles et enfin chaque projet était lié aux autres, l’ensemble étant remis dans une énorme liasse commune à la Préfecture. La carte des usages ainsi dessinée ressemblait davantage à nos manières de faire, car il s’agissait également de rendre visible l’entremêlement de nos existences : sur un même champ, le verger plante des arbres en bordure, le groupe céréales effectue une rotation de sarrasin et l’année suivante c’est le groupe patates qui met en terre ses tubercules. Sans parler du rassemblement d’été qui s’y organisera peut-être, ou de la salamandre géante qui trône désormais entre les rangs fraîchement labourés. Cet écheveau peine tant à rentrer dans les cadres que les bureaucrates de la Direction Départementale des Territoires et de la Mer, en charge de l’étude des fiches, ont fini par nous dire : « Mais pourquoi l’État ne vous signe pas une convention collective, ce serait tout de même plus simple !  » De même, lorsqu’ils ont convoqué une à une les personnes ayant donné leurs noms, c’est toutes ensemble qu’elles sont venues, vêtues de tee-shirts sur lesquels était sérigraphié :« zad, on la joue collective ».

Le résultat immédiat de cette tentative revenait à enjoindre l’État d’annoncer que oui, effectivement, les zadistes, ceux qu’il vouait hier aux Gémonies, allaient finalement continuer à vivre sur ce territoire. Que sous un discours rigoriste, ce qui se tramait ressemblait à une des plus massives régularisations de squatteurs de l’histoire française. La droite, à travers la voix de la présidente de Région, ne s’y est d’ailleurs pas trompée en s’offusquant publiquement : « Dans le fond, au-delà de la mise en scène de la force brute, la vérité crue de cette opération c’est que l’État va donner des terres aux zadistes et qu’ils vont rester. » Comment ? C’est ce que les batailles à venir nous diront. Ces formulaires, légalement, n’engagent pas les parties en présence pour le moment. Il ne s’agit pas d’un contrat, mais d’une simple déclaration d’intention. La préfète prétendait qu’elle voulait des noms, elle les avait en réalité déjà dans les nombreuses procédures juridiques par lesquelles nous défendions nos habitations. C’est donc avant tout et en premier lieu un échange symbolique permettant la « trêve » qui a été accompli. Et en effet, ils ne sont pas revenus expulser le 24 avril.

Nous ne nous leurrons cependant pas sur la visée de cet échange : l’État cherche à nous trier. Il a, de fait, très peu d’imagination. Et comme tout bureaucrate, sa logique ne peut dépasser le binarisme. Il agit comme si la zad était peuplée d’un côté de radicaux qui bâtissent des barricades et jettent des cocktail molotov, et d’un autre de gentils porteurs de projets qui n’attendent que de se régulariser. Il croit sans doute qu’une fois que les seconds auront rempli leurs fiches, il suffira de déloger les premiers pour que le bocage redevienne paisible. Il applique à notre situation ce qu’il a – presque – réussi à faire advenir partout : l’univocité des êtres. Cette séparation est un des lieux communs les plus absurdes de la pensée occidentale, ce qui explique sans doute qu’il soit si abondamment repris, dans les médias mainstream ou non. Mais voilà, celles et ceux qui tentent par la négociation de rouvrir des brèches pour l’avenir se sont aussi dressés avec toute la véhémence qui convient face à lui dès le 9 avril. Ce n’est pas parce qu’on monte sur une barricade qu’on ne sait pas tenir un crayon ou traire une vache, et vice versa. L’État a donc aussi contribué à donner à certains de ses farouches opposants des moyens de consolider leur situation…

Phobie administrative

Mais si donner des « gages de régularisation » semble aujourd’hui nous préserver d’un anéantissement total, il se peut que demain cela soit l’inverse, que nous nous retrouvions mis en péril par une individualisation trop poussée des situations et les contrôles qui en résultent. Et il ne faut pas sous-estimer la force d’engrenage et de modelage de la vie que produisent les procédures d’installation. Leur visée consiste aussi à nous faire croire qu’elles constituent la seule manière de se rapporter au monde, et si nous n’y prenons pas garde, elles peuvent rapidement s’imprimer sur nos désirs et nos envies. Nous ne savons pas jusqu’où la « stratégie d’auto-défense administrative » du mouvement aura un sens ni quelles marges de manœuvre nous aurons le moment venu pour rompre ou nous en dégager, cela dépendra là encore des liens et des solidarités que nous aurons continué à faire vivre dans cette nouvelle phase de la lutte. Nous n’avons aucune garantie, pas plus dans cette voie que dans une autre. C’est un pari, une hypothèse qui repose bien plus sur la force réelle du mouvement de soutien que sur l’illusoire bienveillance de l’administration française. Pour qu’il fonctionne, il nous faudra encore et toujours nous battre aussi au sens propre du terme.

Ce pari, le mouvement ne l’a pas fait par goût, comme chacun s’en doute. Il s’appuie sur un constat, guère agréable à énoncer : la zad n’est plus la zone de non-droit qu’elle avait su être depuis 2013. Et au vu du nombre de flics qui la parcourent chaque jour, il y a bien peu de chances qu’elle le redevienne, du moins pas aussi ostensiblement qu’avant. Le rapport de force a évolué, et il nous faut bien en prendre acte. En 2016, quand les dernières barrières légales concernant les habitants historiques sont tombées, il a fallu quatre manifestations de plusieurs dizaines de milliers de personnes afin de dissuader l’État d’évacuer. Cette force de mobilisation n’est pas donnée une fois pour toutes, et il est probable que nous ne pourrons pas la maintenir indéfiniment maintenant que du projet d’aéroport il n’est plus question.

Parmi les fronts que cet abandon pousse sur le devant de la scène, il en est un qui s’est durci : la bataille pour les terres. Sur les 300 hectares « du mouvement », acquis de haute lutte en empêchant la chambre d’agriculture de les redistribuer, la Préfecture nous fait savoir que nous pourrions signer des baux précaires, si nous le souhaitions. En revanche, elle refuse d’en entendre parler sur les terrains encore revendiqués par les « cumulards » (les agriculteurs qui ont vendu leurs terres à Vinci et se sont généralement agrandis). Une situation qui peut paraître paradoxale se dévoile alors : toutes les fiches ont été considérées comme éligibles, sauf celles des projets répondant le plus aux critères énoncés par l’État, car ils se situent sur ces « terres conflictuelles ». Mais il n’y a pas là de hasard malheureux : à la Noë Verte et à Saint-Jean-du-Tertre, l’installation de projets agricoles dès 2013 s’était inscrite dans une stratégie d’occupation du terrain contre Vinci et les cumulards. Nous devrons donc lutter pour que ces terres n’aillent pas à l’agrandissement.

Ce rejet est sans doute une des causes du refus par la Préfecture d’une « solution Larzac » et de la Convention d’Occupation Précaire collective proposée par le mouvement. Certains analystes en ont conclu que le collectif effrayait les dirigeants. Ce n’est pas tout à fait vrai, les structures collectives existent, elles sont légales et parfois même glorifiées. Le problème, à Notre-Dame-des-Landes, c’est que le collectif qui fourmille ici n’est pas un simple agglomérat de personnes. C’est un commun qui a mis en échec durant 50 ans les gouvernements successifs, un commun de résistance. Et ouvrir la voie au commun, c’est pour la Préfecture ouvrir la voie aux résistances.

Ce pour quoi l’on se bat

Mais elle fait fausse route en confondant la forme et le fond. Elle s’imagine qu’une structure juridique individuelle va fatalement nous rendre individualistes, par force ou par fatigue. Elle sait que dans les projets que nous lui présentons, le récit s’adapte à ses demandes, mais pense qu’il va devenir réalité à force de paperasses. Alors que ce que nous vivons sait bien se jouer des administrations si par ailleurs le désir et les moyens de communiser perdurent. Sauver les conditions de possibilité et d’accroissement du commun qui est déjà là, voici donc l’enjeu véritable, au-delà du mode de gestion des terres. Car la réapparition des flics et le processus des fiches n’ont pas réduit au silence la base matérielle et spirituelle que constitue la zone : le réseau de ravitaillement s’est encore rendu à Nantes ce printemps, et ils n’ont pas su empêcher les postiers rennais en grève de venir nous rendre visite. Ils ont dû regarder impuissants les grumes être sciées près du « hangar de l’avenir » pour former la charpente du nouveau Gourbi. Peut-être ont-ils aperçu, depuis leur hélicoptère, cette même charpente se mouvoir dans le crépuscule, puis dans la nuit, entourée d’une centaine de porteurs entonnant des airs de musique classique. Au matin, leur tank l’a détruite de deux coups de lame avant qu’ils ne repartent en rang, incapables pourtant d’effacer la magie et l’insolence de la veille. Nous avons des armes qu’ils n’ont pas.

Ce commun-là est notre force, il est ce pour quoi nous nous battons ici, ce pour quoi nous nous battrons encore très bientôt. Il est ce à quoi nous devons être fidèles, quelle que soit notre situation administrative. Mais il n’est rien sans un territoire. Il est aussi géographique qu’historique, ancré dans ce bout de bocage jusqu’au bout des ongles. Il n’y a pas de commun en soi sans les moyens de sa réalisation, sans les lieux d’organisation qui lui donnent toute son amplitude. Ce commun-là ne se transporte pas plus ailleurs que les animaux menacés qu’ils voulaient « déplacer ». Il appartient à ce territoire-là, il est enfant de ce mouvement-là, il est son héritage autant que son présent, en actes. C’est pour cela que nous luttons contre l’anéantissement de la zad, parce que ce qui vit ici ne vivrait pas ailleurs. Parce qu’il n’existe en France aucun autre endroit partagé réellement par tout un mouvement de lutte, par des milliers de personnes ayant traversé ensemble des batailles, des espoirs, des désillusions, et y ayant survécu. Tant que cette lueur éclairera les talus et les fossés du bocage, nous combattrons pour elle.

Ce combat se fera extrêmement concret dès le 15 mai, date annoncée d’une nouvelle opération d’expulsions présentées de nouveau comme « partielles ». Face au retour des pelleteuses, les cabinets préfectoraux espèrent que le mouvement plonge dans des divisions aussi stupides qu’inintéressantes politiquement entre ceux qui ont rempli le formulaire et ceux qui ne l’ont pas fait. Nous refusons fermement ces dichotomies, et ils nous trouveront derrière les barricades pour défendre la zad et tous ses lieux de vie.

Des habitant.e.s des lieux suivants : le Moulin de Rohanne, la Rolandière, les 100 noms, la Hulotte, Saint-Jean-du-Tertre, les Fosses noires, la Baraka et Nantes réunis dans le CMDO (Conseil Pour le Maintien des Occupations)

Article written by