De l’indifférence comme « mode de vie européen »

Il est des maux que l’on ne peut oublier. Ceux de l’immigration, malgré un passé chargé de souffrances et de désillusions, ont pourtant longtemps subi un déni généralisé et une constante propension à être rayés des lignes des histoires officielles.

Ce dernier siècle et demi écoulé en Europe a pourtant vu bien des hommes et des femmes quitter leur pays, parfois poussés par la misère ou par les persécutions, parfois appelés pour renforcer la chair ouvrière nécessaire au développement des puissances industrielles se constituant. Bien des raisons ont conduit à l’exil, et bien des difficultés ont connu les exilés. Mais l’un des points constitutifs d’une histoire commune à ces parcours torturés pourrait certainement être désigné par l’omission du rôle pourtant primordial qu’ils ont joué. Une sorte d’histoire inscrite en négatif, où l’immigré ne pourrait avoir d’existence qu’au regard de l’intérêt des états l’accueillant.

Ainsi, de nombreux états-nations européens se sont construits dès la fin du XIXème siècle par l’artificialisation d’un « nous » identitaire s’opposant à un « eux » étranger, comprendre ceux du dehors, ceux risquant de venir envahir des patries alors en pleine formation. Les concepts de xénophobie et de nationalisme ont largement puisé dans ce registre oppositionnel, et donné lieu à quelques uns des conflits mondiaux les plus sanglants. Ils ont aussi marqué le point de départ à l’assimilation de l’immigré à une menace, et ainsi inauguré les premières réglementations venant légiférer tout déplacement humain passant d’une frontière à une autre.

Mais l’immigration vue par les états est aussi celle d’une hypocrisie sans borne où le bénéfice tiré de l’apport fourni par l’immigration, tant économique, politique que culturel, n’a eu pour retour que le refus des droits les plus légitimes. À celles et ceux qui ont contribué – dans le silence et le mépris le plus souvent – aux travaux les plus harassants, ceux nécessaires aux besoins fluctuants d’une économie en pleine expansion, ceux là n’ont eu pour seul choix soit de se plier à une sous-existence sociale et juridique, soit de disparaître par l’assimilation ou par le retour au pays. La doctrine du marche où crève prenant ici une limpide réalité.

L’on dit pourtant que l’histoire se répète mais ne se ressemble pas. Les camps d’internement français où furent parqués avant-guerre les espagnols républicains fuyant le franquisme pourraient-ils faire écho aux camps grecs où sont parqués aujourd’hui les révolutionnaires syriens fuyant le régime d’Al-Assad ? Les travailleurs belges, italiens, ou algériens construisant autoroutes et banlieues des trente glorieuses sont-ils les mêmes travailleurs maliens, camerounais ou ivoiriens ramassant tomates et oranges dans les champs aujourd’hui ? Les politiciens qui ont usé de l’antisémitisme hier usent-ils des mêmes subterfuges pour se porter au pouvoir que ceux qui insufflent la peur des étrangers où de l’islam aujourd’hui ?

La récente dénomination du portefeuille de la nouvelle commission européenne concernant les migrations s’intitulant « Protection de notre mode de vie européen » ne pourrait ainsi sembler qu’une étape logique dans la continuité de l’acceptation des conceptions identitaires européennes. Qu’une banalisation de plus où se protéger d’un étranger reviendrait à ce protéger d’un ennemi. Où un mode de vie bâti sur le rejet de l’autre et sur son exploitation vaudrait tout de même la peine d’être défendu. Dans son ouvrage sur « Les origines du totalitarisme », Hannah Arendt rapportait : « Avant de faire fonctionner les chambres à gaz, les nazis avaient soigneusement étudié la question et découvert à leur grande satisfaction qu’aucun pays n’allait réclamer ces gens-là. Ce qu’il faut bien savoir, c’est qu’une privation complète de droits avait été créée bien avant que le droit de vivre ne soit contesté. » Si notre mémoire laisse aujourd’hui vivre – et mourir – dans l’indifférence celles et ceux qui errent ici dans l’exil, qu’en sera t-il demain ?

Texte initialement paru dans le journal « Episode Cévenol »