Tout le monde déteste le tourisme (B. Duterme)

Nous publions ici un entretien avec Bernard Duterme (11 décembre 2018), qui a coordonné l’ouvrage La Domination touristique, paru initialement sur le site https://grozeille.co

 

G – Qu’est-ce qu’un touriste ? A partir de quand cesse-t-on de voyager, de rendre visite, de se balader, pour « faire du tourisme » ?

Bernard Duterme – Le fait de distinguer le « voyage », la « visite », la « balade », etc. du « tourisme » semble précisément être, à mes yeux, un réflexe distinctif inhérent aux pratiques touristiques elles-mêmes, à savoir ces pratiques qui consistent à franchir une frontière à des fins récréatives – frontière nationale dans le cas du « tourisme international » que nous traitons dans La domination touristique (CETRI, 2018). De notre côté, considérons donc comme touriste, indistinctement, toute personne qui a le loisir de migrer hors frontières pour un séjour, une itinérance, un minitrip, un périple, une immersion, une plongée ou un « tour » d’une journée, de deux semaines ou de plusieurs mois.

Que ce touriste puisse ensuite se différencier des autres, c’est un fait, mais il n’en reste pas moins un touriste à part entière, souvent à son grand dam d’ailleurs. C’est que quand l’enjeu revient à se démarquer, à se singulariser, à « montrer que l’on sait, mieux que d’autres, jouir du spectacle du monde » (pour reprendre les mots de l’historien Sylvain Venayre), il n’y a rien de plus blessant que d’être ramené à son état commun. On a là une tendance de fond : à la massification touristique répond la stratification des pratiques : le « bon touriste » fuit méthodiquement le « mauvais » (le « touriste moutonnier », le « bronzer idiot »…) qui finit par l’imiter. Le nanti recherche l’échappée et la sérénité ; l’aspirant nanti fréquente les périodes et les endroits populeux. Le premier valorise ses capitaux sociaux, spatiaux et linguistiques ; le second les bons moments, les clichés et les extras.

Les diverses appellations mobilisées ou les « styles de vie » correspondants – voyageur vs touriste, vacancier nomade vs vacancier sédentaire, aventure vs farniente, isolement vs grégarité, etc. – renvoient à un usage social différencié du même phénomène touristique. Phénomène qui se décline dès lors presque à l’infini, selon la fréquence et les destinations privilégiées, les attentes énoncées et les sens attribués, la diversité et la qualité des formules retenues, la segmentation et la répartition des types de séjour ou de circuit, les fonctions et les légitimations du voyage… Dans le tourisme, les pratiques différenciatrices et les comportements de classe reproduisent les écarts sociaux et culturels, quand ils ne les creusent pas.

G – Comment le tourisme est-il historiquement devenu un « fait social total » 1 ? Pourquoi définir aujourd’hui le tourisme comme une « domination » ?

B.D – Le développement de l’accès au tourisme et la montée en puissance de la démarche touristique comme « fait social total », c’est d’abord l’histoire des social-démocraties occidentales du 20e siècle. L’histoire des luttes et des politiques sociales, des congés payés, de la croissance de l’économie et du niveau de vie, de l’explosion des temps libres, de la société de consommation et du spectacle. L’histoire du développement des technologies, de l’accélération des communications, du rétrécissement des distances réelles et virtuelles. Celle aussi de la libéralisation du marché aérien et des échanges. L’histoire du « tourisme social », associatif et militant, « pour le divertissement et l’émancipation des classes populaires » (Unat.asso.fr), puis celle du « low cost », agressif et marchand, « pour toutes les occasions et de super économies » (Ryanair.com).

Le tourisme comme « fait social total » – en ce sens que l’ensemble des dimensions du social s’y donne à voir : l’économique, le politique, le symbolique, etc. – met en présence tour-opérateurs, visiteurs et visités. En présence asymétrique. Les premiers se concurrencent ou se conglomèrent, les deuxièmes s’imitent ou se distinguent, les derniers se précipitent ou se retirent. Le tout, dans un environnement que les uns et les autres dégradent ou remodèlent. En cela, le tourisme, appréhendé comme un marché où se croisent des offres et des demandes, traduit bien un rapport social de domination. Il s’agit de rappeler les formes de domination inhérentes au phénomène, d’observer les réalités du tourisme mondialisé, sans passer à côté des schémas inégalitaires et des polarisations qui le constituent, des disparités d’accès et des usages du travail et de l’environnement qui le sous-tendent.

G – Que signifie, concrètement, la « mise en tourisme », la « touristification » d’un lieu, d’une ville, d’un littoral ? Aujourd’hui, la moindre ville a un office du tourisme. Le monde entier est-il « mis en tourisme » ou en voie de l’être ?

B.D – Un endroit « mis en tourisme », « touristifié » est un lieu lambda devenu « destination », réceptacle potentiel de voyages d’agrément et de visiteurs de plaisance. Un cadre accueillant prêt à être photographié, consommé, voire consumé. C’est une localité, une région, une riviera, une montagne qui s’est adaptée – matériellement, esthétiquement, organiquement – pour attirer le touriste, qui a été convertie en « merveilleuse terre de vacances », promue et vendue comme telle sur le marché hautement concurrentiel du dépaysement… où l’emportent les stations et sites les plus beaux, les plus sûrs et confortables, les plus ensoleillés ou enneigés, les plus typiques, authentiques et exotiques mais pas trop, les plus « démocratiques » ou haut de gamme, les plus éphémères ou éternels, etc.

Pour exister sur ce marché des destinations idéales, il s’agit de gagner en « touristicité ». Comment ? En collant au maximum aux critères utilisés pour classer les plus accueillants des lieux « mis en tourisme ». Ces critères – constitutifs du « Travel & Tourism Competitiveness Index » édité par le Forum économique de Davos – renvoient pour l’essentiel aux responsabilités publiques en matière de qualité des infrastructures (Air Transport Infrastructure, Tourist Service Infrastructure…), de facilité d’accès (International Openness, Information and Communication Technologies Readiness…), de sécurité du cadre (Safety and Security, Health and Hygiene…) et, bien sûr, de force concurrentielle (Price Competitiveness, Business Environment, Labour Market…). En clair, l’« Indice de compétitivité touristique » encourage explicitement le nivellement par le bas de toute forme de régulation sociale, fiscale et environnementale, auquel s’emploient de fait les pays de destination lointains pour créer, en fonction de leurs « avantages comparatifs », les conditions nécessaires à une augmentation de leur part de marché.

Il est beau le monde touristisé

Le monde entier est-il « mis en tourisme » ou en voie de l’être, pour autant ? Oui et non. Oui, parce que l’expansion et la diversification tous azimuts – thématique et géographique – de l’offre touristique semblent ne pas avoir de limites (tourismes ethnique, extrême, polaire, spatial…). Et parce que prévaut aux quatre coins de la planète, cette soif de bénéficier, même marginalement, de la manne touristique, considérée comme panacée universelle. Non, parce qu’en matière de valorisation marchande des décors naturels, patrimoniaux, humains… dont le tourisme est friand, tous les lieux ne recèlent pas le même pouvoir attractif. Au Guatemala, pour ne prendre qu’un seul exemple parlant, les régions où les peuples indigènes mayas ne portent pas au quotidien leurs magnifiques vêtements « traditionnels » restent terra incognita des catalogues et flux touristiques.

G- Comment expliquer que le tourisme soit une activité si prisée et pratiquée, alors qu’il rend les lieux de plus en plus uniformes, artificiels, et confortables – c’est-à-dire ennuyeux ?

B.D – On pourrait également se demander pourquoi les galeries commerçantes sont si courues, alors qu’elles participent de facto d’une standardisation de la consommation et du divertissement. La métaphore filée par Rodolphe Christin dans Critique de la déraison touristique (2014) apporte quelques éléments de réponse. Il y assimile « lieu touristique » et « centre commercial » et analyse comment s’y combinent « fonctions de déambulation et de consommation » pour « hédonistes rentiers » qui ont « accumulé suffisamment de ressources » durant leurs périodes de travail « pour faire ce qui leur plaît » durant ces parenthèses de liberté. « Comme le touriste, le passant, seul ou en groupe, professionnel ou affinitaire, flâne au milieu de tentations multiples ; il observe, frôle, croise furtivement ses semblables sans les rencontrer, sauf lors d’un contact commercial. » Comme la galerie marchande, la mise en marché touristique offre des espaces de restauration, de récréation, de souci de soi, de regard sur les autres, version superficielle et réenchantée du monde réel, où « le conso-flâneur » peut aller et venir, « idéalement anonyme, dégagé de toute appartenance et responsabilité », en s’adonnant à « la petite jouissance d’une déambulation de lèche-vitrine ». Le même auteur explique plus loin : « Le capitalisme a fait du loisir un commerce et la puissance d’enchantement de l’industrie touristique repose sur sa capacité à faire oublier son caractère précisément industriel, (…) soumis aux règles d’un productivisme et d’un consumérisme sans frontières, faisant peu de cas de l’idiosyncrasie des accueillants et des accueillis. »

En filigrane de ce tour de force, opère ce que j’appelle dans La domination touristique (CETRI, 2018) « l’illusion de l’exotisme », ce supposé goût pour l’étrangeté de l’autre qu’exploite le tourisme, cette fascination pour l’altérité lointaine, pour la différence fantasmée qui serait inscrite au cœur des ressorts du voyage (ou pour le moins de sa promotion). D’une part, la plupart des partants, même s’ils affichent volontiers « l’évasion » et le « dépaysement » parmi leurs motivations, n’aspirent pas à l’altérité ni au décentrement culturel, des notions très situées socialement et à vocation distinctive. D’autre part, lorsque ces notions opèrent effectivement comme objets de quête touristique, elles renvoient moins à une population ou à un endroit réel qu’à un point de vue sur ceux-ci, à une manière de les concevoir… produite par l’« exotisation » même des destinations à laquelle s’adonne le marché publicitaire. « Le tourisme fabrique de l’authentique en toc », résume Sylvie Brunel. À l’étranger lambda, on préférera sa représentation idéalisée, sa « staged authenticity », son « authenticité mise en scène », résultat d’un processus de construction de l’ailleurs – figure simplifiée, enjolivée, folklorisée de l’indigène accueillant –, tel qu’il doit apparaître pour gagner l’égard amusé du visiteur.

G – Des publications, outre la vôtre, sont venues gâcher les récréations estivales en signalant que le tourisme était aussi un problème écologique sous-estimé. Cela confirme-t-il vos analyses ?

B.D – Oui, le passif environnemental de l’industrie touristique tranche avec les bilans et perspectives idylliques qu’en dressent ses promoteurs. En l’état, la démocratisation réelle du secteur déborderait de facto les capacités d’absorption écologique du globe. Que ce soit en raison de la croissance continue des déplacements aériens (majoritaires dans les déplacements touristiques) ou de l’« empreinte » en hausse que représentent tant les pressions du secteur sur des ressources naturelles en voie de raréfaction (arrosage de golfs en régions arides, canons à neige artificielle en altitude, accaparements privatifs de terres fertiles ou de « milieux préservés »…), que la dégradation des littoraux, la pollution des eaux, la saturation des « capacités de charge » de sites en péril, les impasses dans le traitement des montagnes de déchets produites par les stations insulaires et l’envolée des croisières, l’expansion du tourisme met au grand jour son insoutenable… amplification. Sauf à considérer que l’aggravation de la vulnérabilité de centaines de millions de personnes affectées, et demain d’autant de réfugiés climatiques, n’est pas une priorité.

Déchets : la face cachée du tourisme de masse en Tunisie (source : http://multinationales.org/Dechets-la-face-cachee-du-tourisme-de-masse-en-Tunisie)

G – Les déplacements de masse prennent aujourd’hui deux formes principales : tourisme et migration. L’un est-il le revers de l’autre ? Comment s’effectue la distinction entre ces deux formes de « flux » ?

B.D. – Les communiqués euphoriques de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) annonce environ 1,4 milliard de séjours à l’étranger en 2018, pour 675 millions en 2000. Doublement du volume des flux touristiques en moins de vingt ans ! Pour autant, paradoxalement, l’accès à la mobilité de plaisance demeure un luxe inabordable pour l’essentiel de l’humanité. L’apanage de moins de 500 millions de personnes (dont une part croissante prend des vacances hors des frontières nationales plusieurs fois par an). Aujourd’hui, en réalité, moins d’une personne sur quinze à l’échelle mondiale est en position politique, culturelle ou économique de visiter les quatorze restantes. Rien de plus facile pour un Français ou un Belge aisé de se balader aux confins du monde, rien de plus difficile pour un Tchadien ou un Nigérien pauvre de sortir de son pays. En cela, les flux touristiques constituent un reflet assez fidèle de l’organisation de la planète et de ses disparités : migrations d’agrément et de désagrément se croisent aux frontières, béantes pour les uns, grillagées pour les autres, des régions émettrices et réceptrices. Comme si l’exercice même du droit à la mobilité – universalisé par la Déclaration des droits de l’homme – paraphrasait la célèbre fable de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les douanes vous rendront citoyen du monde ou assigné à résidence. »

G – Enfin, puisque, selon vous, l’écotourisme, le « volontourisme », le tourisme alternatif, le tourisme solidaire – entre autres niaiseries « responsables, durables et équitables » -, ne sont pas en mesure d’arrêter la transformation du monde et des comportements en marchandises : que faire ? Croyez-vous qu’il y ait vraiment quelque chose à attendre d’une « régulation » par le haut, alors que précisément, les instances internationales (comme l’OMT) tiennent à l’ordre économique du monde ?

B.D – De nombreux acteurs – l’OMT en tête ! –, conscients de l’inégale répartition des coûts et bénéfices (économiques, sociaux, culturels, environnementaux…) produits par le tourisme, plaident pour l’adoption de pratiques « éthiques » et « durables ». Très bien, mais comment l’adjonction d’un supplément d’âme à une logique délétère pourrait-elle renverser l’ordre des choses ? Entre les « projets d’impulsion » du secteur (« efficience énergétique » des stations balnéaires, « écoperformance » de l’irrigation des gazons en zones sèches, « compensation carbone » des déplacements aériens…), l’autolabellisation débridée et le filon des « tourismes de niches » – marchand ou associatif, de facto élitiste – pour pèlerins bobos en quête de voyages légitimes « au bout du monde », on peine à discerner les prémices d’un véritable et indispensable changement de perspective.

Selon les auteurs de La domination touristique, il n’y aura pas de tourisme durable possible sans remise en cause des mécanismes même de l’intrusion touristique, à savoir les politiques de libéralisation, de dérégulation, de marchandisation des lieux et des comportements, de folklorisation des populations locales, d’appropriation des espaces et des ressources sur lesquelles elle repose. Dès lors, les leviers du changement se situent bien dans les marges de manœuvre publiques, dans les possibilités de régulation des investissements et de limitation des flux, dans la fixation des termes de l’échange, l’implication des populations concernées, les capacités de canalisation des États, la définition de politiques coordonnées et l’agir d’appareils de réglementation internationaux. En douter, ce serait abandonner tout espoir de démocratiser le droit à la mobilité et de rendre son exercice viable. Ne pas en douter en revanche, je vous l’accorde, c’est se bercer d’illusions, tant manquent la volonté et les conditions politiques d’un renversement de tendance.

Pour la forêt, et suite à l’abandon du projet de Center Parc de Roybon

Après 10 ans de lutte, Gérard Brémond, dirigeant du groupe Pierre & Vacances a annoncé hier l’abandon du projet de Center Parc de Roybon, dont la mise en place impliquait, entre autre, la destruction de 80 hectares de la forêt millénaire des Chambarans. L’abandon de ce projet est le fruit de l’association vertueuse, mais sans dialogue, de méthodes de luttes diversifiées : occupations illégales, recours juridiques, communication politique.

« On était dans une impasse, c’était devenu inextricable entre l’occupation du site, les changements de réglementations, les autorisations pour les permis de construire, pour le défrichement, la loi sur l’eau, la préservation des espèces et les lenteurs de la justice dans les différents stades, la cour d’appel, le tribunal administratif, le Conseil d’Etat. Tout cela se superposait, c’était interminable »

Gérard Brémond – Lemonde.fr – Après plus de dix ans de guerre d’usure, Center Parcs abandonne son projet à Roybon.

Ce triumvirat fût la pierre angulaire du succès des différentes occupations du mouvement des Zads de 2012 à 2018. Du moins jusqu’à la capitulation des tenants de la communication politique de Notre-Dame-des-Landes, qui rendirent les armes à l’état pour sauver quelques fermes. Achevant par cet acte toute perspective d’extension du mouvement, et, fidèles à l’histoire humaine des révoltes, actant l’existence d’interlocuteurs crédibles pour l’état au sein du mouvement de lutte.

Ayant fait partir des premièr.e.s occupant.e.s de la forêt de Roybon pour bloquer le projet, je parle en mon nom, et en mon nom seulement. La maison de la marquise, sur la partie ouest de la forêt, fût occupée au lendemain de la mort de Rémi Fraisse, tué par la grenade d’un Gendarme à Sivens. L’état en proie à l’angoisse de voir un mouvement de révolte s’étendre dans tout le pays, fût contraint de lever le pied sur la répression de certaines luttes. En autre sur cet embryon d’occupation, sous le feu des projecteurs, et qui, au regard des circonstances, se rendait intouchable.
Les premières semaines virent des hordes de journalistes camper devant la barricade d’accès à la marquise rebaptisée « Maquizad », entraînant un mouvement de solidarité impressionnant, malgré une communication du mouvement encore précaire. De tout.e.s la région les soutiens affluèrent pour nous porter vêtement chauds, nourriture, essence, palette.etc. Alors que les associations de luttes locales hésitaient encore à se mouiller dans cette occupation aux allures très post-apo, nous, occupants, occupantes, avons essaimé sur la forêt pour la défendre par centaines.
A peine 15 jours après l’occupation de la marquise, une épaisse couche de neige s’est abattue sur nos sentiers, nos cabanes et nos maigres K-ways. Certains.e.s occupant.e.s dormaient déjà dans les algécos du site de surveillance des vigiles de P&V, expulsés par un marche nocturne au flambeau. Certain.e.s occupant.e.s dormaient sur des plateformes de palettes à 15 mètre de haut bercé par le lent balancement des chênes et des chataîgners qui nous accueillaient. Pendant que des centaines d’universitaires, glosent, publient et animent des séminaires sur ces mouvement d’occupations, nous étions au cœur de ces luttes. Et aucun mot, ni du lexique de Deleuze, ne de celui de Foucault ne saura décrire ce que c’était.

Cette histoire,
cette histoire nous appartient.

Dans l’ombre de la belle et rayonnante Zad de Notre-Dame-des-Landes, nous existions. Nous n’étions pas beaux, pas belles. Nous n’étions pas de séduisant.e.s paysan.ne.s de carte postale attirant le tourisme sans scrupules des premier.e.s collaptiologues et écologistes décroissants. Les opportunistes de tout crins qui déferlent sur les les lieux de luttes quand ils deviennent un temps soit peu médiatisés, choisirent en grande parti de dénigré ce combat, voir de le boycotter. Car, malgré nos sourires, et la chaleur de nos cafés à la turc, nous n’avions pas les apparats d’une belle lutte rejoignable. Ce qui déferla sur le bois des Avenières cet hiver là ce furent tout.e.s les orphelin.e.s de la lutte de Sivens, choqué.e.s par les méthodes de guerre que la préfecture du Tarn abatti sur elles et eux. Ce furent tout.e.s les acharné.e.s, les désespérés de la terre prêtent à défendre ce monde, non pas pour une belle et grande victoire révolutionnaire, éclatante de lumière, mais comme des animaux blessés défendant leur tanière. Nous n’avions pas besoin d’un énième rapport du Giec pour savoir que tout était foutu. Que la planète est en train de cramer et qu’il n’existe nul perspective éclatante de lumière devant nous. Les nuits au coin du feu, les camions embourbés, les compteurs piratés, les tisanes échangés avec les soutiens, ce sont des souvenirs pleins de chaleurs que je n’oublierai jamais. Les longues randonnées chargées de bois dans la neige, les cours de grimpe improvisés, les réunions chaotiques dans la poussière de la vieille marquise, repeinte à notre goût ; cela n’avait rien d ’épique, ni de spectaculaire, c’était absolument pittoresque et hors de tout contrôle.

Elle est là notre victoire, l’existence de tous ces gestes de révolte, de rencontre, de solidarité pendant cinq longues années, sans que l’hydre étatique vienne réclamer son arpent.

https://cric-grenoble.info/local/cache-vignettes/L500xH302/Roybon_5jpg-e453-cf1a1.jpg?1594305303

Par ce texte je ne veux en rien dénigrer le travail des associations et leurs recours juridiques, ni le travail de publication de certains médias tenaces alors que tout le monde regardait à l’ouest. Je tiens ici à rappeler l’histoire des occupant.e.s qui ont lutté et luttent encore pour cette forêt. Avant que quelques historien.ne.s, révolutionnaires ou non, qui n’y ont jamais mis les pieds nous volent nos récits et notre histoire pour en faire quelque salade ingérable au grand public.

L’abandon du projet n’entérine aujourd’hui aucune victoire, il annonce une nouvelle étape dans la défense de cette forêt. Avant le Center Parc, un projet de décharge avait été étudié pour le bois des Avenières. On peut s’attendre sans trop d’hésitation à ce que Serge Perraud, maire de Roybon et figure de la grande bourgeoisie propriétaire, nous prépare une nouvelle horreur pour raser ces arbres, qui nous ne nous ont jamais fait défauts.

En tant qu’espace vivant non rentabilisé, cette forêt reste en proie à la prédation économique. Restons donc à l’affût des communications de la bête immonde et ses sbirs. Rappelle toi « Souris », rappelle toi « l’Allemagne », rappelle toi « Tropique ». Que ces sourires, ces souvenirs, ces rencontres, occupant.e.s et soutiens, qui nous ont tant marqué nous rappelle à l’engagement que nous prîmes le soir de l’occupation de la Marquise :

« Défendre cette forêt contre leur monde,
ET contre le monde qui va avec ».

Un ancien de la forêt

Repris de cric-grenoble.info

Les Sept Laux (Isère) : Aujourd’hui, y a pas ski

Dans la rubrique « Bouffons du riche » :
jeudi 16 janvier 2020

Des graviers ont été déposés dans les réservoirs de toutes les dameuses de la station des 7 Laux (Isère) dans la nuit de mercredi à jeudi. Cet acte de vandalisme a empêché les machines de préparer les pistes. […] Au moment de mettre en route les dameuses dans la nuit de mercredi à jeudi, ils ont eu la mauvaise surprise de découvrir des graviers dans les réservoirs de toutes les machines. Impossible de les faire démarrer.

La station a été dans l’incapacité de préparer ses pistes et a donc ouvert ce jeudi avec des tarifs adaptés en compensation.

(Repris du site Attaque)

ALERTE Forêt des Sérigons !

Nous relayons ci-dessous un appel aperçu dans le cloud en provenance d’un collectif « foretdesserigons », qui s’est constitué récemment pour lutter contre un n ième projet d’énergie pseudo renouvelable industrielle et prédatrice de notre environnement…

Savez-vous qu’un parc photovoltaïque sera prochainement construit sur le site des Sérigons à la Roche des Arnauds ?

Ce projet entraîne la déforestation d’une surface de 7,5 hectares et modifiera radicalement le site.Ce cadre naturel apprécié de tous les promeneurs, vététistes, joggeurs, randonneurs, grimpeurs, enfants de l’école et du centre de loisirs est menacé.
La population locale n’a pas été consultée lors du choix du lieu d’implantation. Nous aurions alors pu réfléchir à une autre solution qui n’aboutit ni à la destruction massive de la faune et de la flore, ni à la suppression d’un lieu d’activité fréquenté.
Nous souhaitons trouver des moyens d’actions pour préserver cette forêt. Si vous souhaitez réfléchir avec nous, agir ou simplement vous informer,contactez nous par mail à l’adresse suivante :
foretdesserigons@outlook.fr

Pour signer la pétition : https://www.mesopinions.com/petition/nature-environnement/alerte-foret-serigons/77691

Parution de Nunatak n°5 (Hiver-printemps 2019/20)

Si vous souhaitez recevoir des exemplaires, vous pouvez  contacter l’équipe de rédaction en précisant le nombre désiré ainsi que l’adresse de réception. N’hésitez pas à les contacter si vous voulez  aider dans la diffusion, participer à la revue,  envoyer vos propositions de textes, d’illustrations, commentaires ou critiques.

 

SOMMAIRE :
Promenons-nous dans les bois/Nicole écoute aux Portes/La fin du monde, l’eau et le feu/Transhumances/Imbroglio sur le Markstein/Voyage, voyage !

 

Édito

La randonnée que nous allons entamer nous mènera sur des chemins escarpés où l’équilibre risque d’être difficile à tenir. Tel un funambule des montagnes, nous essayerons de ne pas chuter car il nous faudra mettre en évidence des contradictions sans tomber dans la critique facile qui vise à moraliser ou à faire culpabiliser.

Nous observons autour de nous un intérêt grandissant pour tout un ensemble de choix de vie qu’on pourrait qualifier d’alternatifs. Autonomie alimentaire ou énergétique, écoconstruction, écoles alternatives, médecines douces, régimes alimentaires divers et variés, économie sociale et solidaire, etc.

On pourrait a priori se dire « Eh bien quoi ? Chacun fait fait fait c’qui lui plaît plaît plaît, non ? » Certes. Il ne s’agit d’ailleurs pas ici de juger ce que chacun·e met dans son assiette ou comment on occupe son temps libre.
Plus questionnant par contre est le fait que ces choix de vie individuels sont très souvent présentés comme des choix militants et forts, une solution politique aux problèmes sociaux et environnementaux. Dans ce foisonnement d’alternatives, certains y verront un moyen de détruire le capitalisme, mettant ainsi en pratique la théorie dite « de la tâche d’huile » : montrer l’exemple, la voie à suivre, en incitant les autres à « s’y mettre aussi » et alors, peu à peu, le nouveau monde remplacera l’ancien. Ce mouvement ne se trouve-t-il pas amplifié par les angoisses liées à « l’effondrement programmé du capitalisme et de la planète » ?

Ces choix sont-ils réellement à la portée de tout un chacun ? Ces alternatives souvent mises en avant par des individus et groupes plutôt bien dotés culturellement et financièrement, ne délimiteraient-elles pas une nouvelle frontière symbolique des rapports de classe ? On voit d’ailleurs facilement venir les rengaines culpabilisantes envers celles et ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas appliquer ces recommandations d’usage1.
Se livrer à une démarche individuelle soit-disant vertueuse ne se ferait-il pas au détriment de perspectives collectives d’émancipation, avec ce qu’elles peuvent comporter de confrontations avec l’ordre établi ?
Et puis, ne serait-ce pas illusoire de croire à un changement fondamental des structures de cette société en s’en remettant à « si tout le monde faisait comme-ci… » ?

Nous voilà bien chargés pour continuer l’ascension. Nous tanguons. Avant de chuter vers une pente un peu trop raide, reprenons notre souffle et jetons un œil de l’autre côté de notre ligne de crête.

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La belle arnaque du financement participatif du super crétin Tenoux à Trescléoux

CE QUE VA VOUS COUTER LA TROMPERIE DU « FINANCEMENT PARTICIPATIF » DE LA CENTRALE PHOTOVOLTAÏQUE DE TRESCLEOUX.

Les quelques habitants qui se sont rendu dans les locaux de la mairie de Trescléoux à la réunion d’information animée par la CNR*, et la société Enerfip** ont entendu ce 13 novembre 2018 une bien belle histoire.

Le sujet : la possibilité pour les habitants qui en ont les moyens de participer au financement du parc photovoltaïque qui va être exploité par la CNR,à Trescléoux. C’est ce qui est appelé « financement participatif ». Et visiblement, ils sont bons sur la com’ ces gens là ! voir leur campagne de pub’ ici : https://enerfip.fr/placer-son-argent/investissement-solaire/trescleoux/

Le conseiller départemental Gérard Tenoux a introduit en plantant le décors : le financement participatif, c’est le souci que les habitant eux aussi s’enrichissent.

Un habitant dans la salle a eu la bonne idée de mentionner l’existence d’une prime dont bénéficie l’exploitant quand il recourt au financement participatif, « détail » que ceux qui disent être venus pour nous informer évitaient de mentionner.

Une prime est accordée à l’exploitant quand une centrale photovoltaïque est en partie financée par le financement participatif. Elle s’élève à 3 euros le MW (0.003 euros le kw) pendant toute la durée du contrat de rachat, soit 20 ans.

Elle est versée par la société EDF quand elle paie à l’exploitant du parc l’électricité que le parc produit.

Le prix moyen d’achat suite à des appels d’offre est actuellement de 55 euros le MW soit 0,055 euros le kw

Du fait de la prime accordée en raison du financement participatif, le prix payé pendant 20 ans à l’exploitant pour chaque kw produit se trouve majoré de + ou – 5.5% (le prix passe de 0,055 à 0.058)

AUGMENTATION du prix de l’électricité pour tous

Toute l’électricité produite en recourant au procédé du financement participatif, la répercussion de cette prime conduirait à une augmentation du prix de l’approvisionnement du kw de l’ordre de 5% (cf. le passage de 0.055 à 0.58 avant les frais d’acheminement, de commercialisation et autres).

Il faudra bien que quelqu’un finisse par payer cette augmentation, et ce sera nécessairement le consommateur.

En effet, la réglementation prévoit que EDF répercute le coût de la prime versée dans son coût de production, lequel conduit ensuite à la fixation du prix de l’électricité payée par les habitants.

Ainsi, le prix de vente majoré dont bénéficie l’exploitant du parc contribue directement à l’augmentation à terme du prix de l’électricité, prix payé par tous les habitants, y compris ceux qui n’auront pas bénéficié du petit revenu accordé aux quelques personnes qui aurons « participé » au financement participatif.

PETIT BENEFICE pour quelques personnes, très gros bénéfice pour l’exploitant (CNR)

Le financement participatif ne concerne en définitive que 200 000 euros : plus ou moins 4 % du financement total.

La rémunération des obligations souscrite, qui est de 5%, ne porte que sur cette partie du financement, et seulement pendant 4 ans.

Les quelques personnes ayant eu les moyens de souscrire auront donc ces 5% portant sur 4% du coût du projet.

Inversement, l’exploitant bénéficiera d’une augmentation de son revenu de l’exploitant, elle aussi de l’ordre de 5% (passage de 0.55 à 0.58), qui portera au contraire sur la totalité des revenus (et non sur 4%) et ce pendant 20 ans (et non pas les 4 années qui sont la durée des obligations proposées aux habitants).

L’exploitant qui propose aux quelques personnes qui peuvent souscrire le « financement participatif » ne le fait aucunement par de ces quelques personnes (qu’il appelle « la population » alors que 99% n’auront pas pu ou pas voulu souscrire). L’exploitant propose ce dispositif pour bénéficier d’un prix de vente à EDF majoré, opération qui lui rapporte tout au long des 20 premières années 100 fois plus que le petit surcoût que représente, pour le financement de 4% du projet, le recours au financement participatif par rapport au coût pour l’exploitant d’un emprunt bancaire.

Par contre, tous les consommateurs d’électricité supporteront l’augmentation du coût de l’électricité nécessaire pour assurer le paiement à la CNR de la super prime qu’on lui accorde sur tous les kw vendus pendant toute la période.

Nous sommes loin du conte de fée que le conseiller général et les 2 entreprises nous ont présenté avec le sourire.

L’apéritif « offert » à quelques uns est une goûte d’eau par rapport au bénéfice de l’opération pour les actionnaires, sans parler des consommateurs qui, eux, finiront par payer l’augmentation du prix pour EDF de son approvisionnement.

Bilan : les entreprises vendent leur camelote en se présentant comme désintéressées alors que l’opération de « financement participatif » leur rapporte 100 fois plus qu’elle ne rapporte aux quelques habitants qui auront placé de leur épargne dans l’opération.

D’autre part, l’Etat cherche à ce qu’il n’y ait pas d’opposition aux projets d’énergie solaire et plus encore, aux projets éoliens. Les habitants, c’est le discours officiel, relayé par les élus locaux, « bénéficient » directement de l’opération. On oublie de dire que ce n’est que quelques uns, une infime minorité, qui en bénéficie et pendant un temps limité sur de petites sommes alors que tous verront à terme le prix de l’électricité augmenter pour éponger la prime versée à 99% en définitive aux actionnaires.

CONCLUSION :

la démarche « participative » est une belle tromperie qui nous coûtera à tous.

Un habitant de la vallée de la Blaisance

*CNR, compagnie nationale du Rhône

** Enerfip, société qui est rémunérée quand un « financement participatif » est mis en place

Le téléphérique de St Véran verra-t-il le jour ?

On apprend récemment qu’un méga téléphérique est en projet sur la commune de St Véran dans le Queryas.
Un collectif d’opposants et d’opposantes s’est déjà mis sur pied et se mobilise pour préserver leur village et la beauté de la montagne alentour.
Plus d’infos sur leur site :  http://saintverandanger.blogspot.com/ 

Chasse, pêche, nature et réintroduction

Une critique de la gestion de la faune

[ Extrait de Nunatak, revue d’histoires, cultures et luttes des montagnes, n°4, hiver-printemps 2019.]

[Retranscription reprise de https://www.non-fides.fr/]

« Car oui ! Camarades ! C’est bien grâce à une alliance entre les espèces que nous mettrons une race au capitalisme ! » Bakounine Michou

« Évitez les sujets polémiques, bande d’abrutis ! Ne parlez pas du loup, ne parlez pas de l’ours » conseillait avec bienveillance un formateur à ses poulains lors d’une séance dédiée à la faune. « Imaginez qu’un chasseur se cache dans le groupe auquel vous vous adresserez ! » Dans le petit monde libéral de l’éducation à l’environnement, le client est roi, et aucune remarque ou affirmation ne doit passer au travers des mailles de la neutralité. Cette petite anecdote plutôt à côté de la plaque n’était qu’un prétexte pour introduire la question – elle aussi hors sujet – de la chasse.

Hors sujet car l’intention première de ce texte est de vous parler de la réintroduction animale, pratiquée entre autres par les fédérations de chasse et supervisée par l’ONCFS [1]. Point n’est besoin, donc, de se perdre en considérations sur les pratiques cynégétiques comme c’est le cas dans les premiers paragraphes qui suivent. Quelle mesquinerie ! Mieux vaudrait aller au but sans trop de circonvolutions plutôt que de se livrer à un trop bref exercice de critique de ce loisir mêlant sport et passion, que certains interpréteront comme partisan en plus d’être gratuit, et ce bien qu’il soit exécuté avec le détachement de rigueur…

Car comme le soulignait le formateur, il ne faut pas heurter les chasseurs, ces âmes sensibles que tout le monde semble vouloir se mettre dans la poche. Mais voilà le hic : il se pourrait bien qu’à l’image de nombre de ses congénères, l’auteur de ces lignes étouffe sous le poids de cette pratique exclusive et qu’il ait la conviction de ne pas être un cas isolé. Alors tant pis pour le consensus militant qui voudrait que tout ce qui est populaire soit sacré et à brosser dans le sens du poil. Après tout, nous ne sommes pas à la chasse aux votes… Les internationalistes lecteurs du Chasseur Français éviteront un possible choc cardiaque en sautant les deux premiers paragraphes… Toutefois, ils relativiseront en se disant que deux paragraphes ne sont pas grand chose face à une industrie ayant un gouvernement et pléthore de revues à sa disposition. Quant aux autres, soyez indulgents et allez jusqu’à la fin si la curiosité vous pousse au-delà de ces quelques involontaires divagations.

Avec plus d’un million de chasseurs [2], la France fait donc figure de très bonne élève dans le domaine de la tuerie de délassement. S’il ne s’agit pas spécialement de s’en prendre à ce rituel consistant à tromper l’ennui en dégommant des animaux, force est de constater que nos intrépides trappeurs occupent le territoire aussi bien pendant la saison de chasse que pendant les quelques mois où les armes sont censées rester à la maison. Non parce qu’ils braveraient en masse la période d’interdiction, mais parce que le discours d’ un million d’adeptes de ce loisir 100% tradition résonne autrement plus fort que – par exemple – celui de millions de travailleurs précarisés. Les courbettes du chef actuel de l’État français envers la chasse, qui semblent décidément une marque de fabrique chez les présidents jeunes et dynamiques [3], ont marqué l’actualité de l’ hiver dernier et de ce que l’on appelle la rentrée politique. Outre cet anachronisme imbécile qu’est la tradition française ou ce fétichisme crétin pour les armes à feu, la chasse prétend être à la croisée d’autres valeurs. Les chasseurs seraient ainsi les premiers écologistes. Dans le sens où leur action – de masse pour une fois – participerait au rééquilibrage d’une chaîne alimentaire depuis longtemps atrophiée par l’acharnement des hommes. En tentant d’endiguer le pullulement d’animaux qu’ils ont pourtant largement contribué à répandre, les chasseurs seraient le dernier rempart qui préserverait certains villages d’ une attaque en règle par des hordes de cochons sauvages. Si rien n’est fait, ceux-ci ne se contenteront plus de piétiner nos potagers mais transformeront les villages en champs de ruine et dévoreront les enfants à la sortie des écoles. Si, d’une certaine manière, ce discours ne comporte pas uniquement du faux, il est toutefois porteur de ce cynisme que tout gestionnaire du désastre doit faire sien : il n’est pas moins faux d’affirmer que, pour pouvoir continuer à fonctionner, le système économique a besoin aussi bien d’ énergie polluante que d’une réserve d’ esclaves.

Faut-il pour autant accepter la gestion de la faune telle que nous la propose l’industrie de la chasse, comme il nous faudrait accepter la fuite en avant nucléaire sous prétexte que les centrales existent déjà ? Pour qui loue la grandeur de l’esprit de l’homme, son implacable supériorité dans le domaine du vivant, le génie d’une espèce qui a été capable d’institutionnaliser, légiférer et militariser la loi de la jungle, alors la réponse est certainement positive. Au rebours de cette posture consistant à gérer la catastrophe, une autre se plaît à présenter la chasse comme une pratique qui replace les humains dans une chaîne alimentaire et une relation à l’animal forcément saine, puisque naturelle. On se cassera donc les dents pour y déceler autre chose qu’une énième conjugaison du mot nature, son simple emploi ayant force d’autorité. On ne sait pas à quelle mythification de l’histoire des sociétés humaines, ni à quelle naturalité de la chaîne alimentaire cette esquisse de la chasse renvoie, mais quoi qu’il en soit, ce n’est certainement pas au territoire européen où les forêts primaires ont disparu, où les grands prédateurs mangent bien plus de bastos que de moutons, où rongeurs et mustélidés ont été des siècles durant transformés en manteaux ou en paires de gants que l’on cherchera quelque chose pouvant s’apparenter à une chaîne alimentaire complète et assurant son cycle. Bref, d’une part, il est difficile de comprendre en quoi telle pratique serait plus naturelle que telle autre dans un monde peuplé de plus de 7,5 milliards de consommateurs ou aspirants à le devenir. D’autre part, l’ambiguïté du terme de nature appliqué à un fonctionnement sociétal lui donne une plasticité telle qu’on l’entend sortir aussi bien de la bouche d’un hippie exalté que de celle d’un apôtre du darwinisme social ; de celle d’un chasseur né avec un fusil en bandoulière aussi bien que de celle d’un nazillon embrassant la loi du plus fort.

La nature peut s’interpréter aussi bien comme la source d’inégalités qu’elle est souvent que comme le formidable réservoir de solidarités interspécifiques qu’elle est parfois. Tout peut s’argumenter en son nom : l’homophobe y puise de quoi justifier sa haine ; le libertaire terrassé par une crise de poésie voit dans son harmonie apparente un beau jour de printemps le modèle d’une société libérée. Aussi nous abstiendrons-nous de l’emploi de ce mot, dès lors que l’on cherche à lui faire revêtir une idée plutôt que la simple description d’un milieu un minimum à l’écart de la civilisation.

Mais revenons-en à nos mouflons. Les espèces sont classées entre nuisibles ou utiles, non en fonction du rôle qu’elles pourraient avoir dans les rares zones où un semblant d’équilibre écologique aurait pu se maintenir, mais en fonction de la concurrence que celles-ci font au fanatisme hégémonique de la nôtre. Un loup bouffe un agneau : il faut buter tous les loups. Un requin mal inspiré se claque la cuisse d’un surfeur blond avant de la recracher : il faut tuer tous les squales (au lieu de tuer tous les surfeurs blonds). Une vipère mord la cheville du distrait randonneur qui la piétinait : il faut fumer tous les serpents. La fouine ou l’hermine s’adonne à des incursions nocturnes dans les poulaillers : il faut exterminer les mustélidés. C’est uniquement en fonction des contraintes qu’elles apportent à nos modes de vie que les espèces sont autorisées à vivre ou condamnées à la persécution. Mais même – et c’est vous dire ! – dans les projets de certains gestionnaires du présent, cette logique a fait long feu. Car s’il était normal de penser sans se l’avouer « après nous le déluge » il y a à peine une génération, nombreux sont les indices permettant d’entrevoir à court terme le déclenchement incontrôlable de réactions en chaînes consécutives au dérèglement généralisé du vivant. On se fout des générations futures : c’est une chose évidente et presque admise par chacun, depuis le dirigeant jusqu’au consommateur. Mais on ne se fout pas de la nôtre : à quoi bon trimer quarante et quelques années au turbin si, le jour de la retraite, tout s’effondre ?

Arrivé à ce point du texte, le risque est grand de basculer dans le concours de descriptions du cataclysme qui inonde toute revue plus ou moins de gauche. Nous tenterons donc péniblement de faire l’économie des sempiternelles jérémiades et autres surenchères quant à l’étendue du problème écologique. Ouvrez n’ importe quelle revue citoyenne si vous voulez continuer de déprimer à coup de chiffres sur le réchauffement climatique, la surpopulation ou la biomagnification du plastique. En attendant, les faits sont là : le taux d’extinction des espèces est aujourd’hui de plusieurs centaines à plusieurs milliers de fois plus rapide qu’il ne le serait sans la présence de l’ homme. La proportion précise est affaire de spécialiste. Nous ne nous en mêlerons d’ autant moins que même réduite à son minimum, elle est indubitablement la conséquence des agissements du meilleur des mondes et de ses habitants. Destruction de l’habitat, réchauffement, urbanisation galopante, perturbation de la chaîne alimentaire, pollution massive ou disparition pure et simple des sols et des cours d’eau, dérangement lors de périodes de reproduction… rien n’est épargné à nos camarades animaux. La plupart des victimes de cette extinction massive – du jamais vu depuis 66 millions d’années –, n’ ont pas une taille, une appartenance ou une anatomie suffisamment proches des nôtres pour mériter davantage qu’une mention furtive et vite oubliée : on est généralement plus attristé par l’extinction d’un mammifère que par celle d’ un insecte ou d’une graminée. La disparition massive de la microfaune a pourtant des conséquences immédiates et désastreuses, facilement observables pour le grimpeur qui entreprend la périlleuse ascension de la chaîne alimentaire : pour ne citer qu’un exemple largement connu et commenté, les passereaux, privés d’insectes en quantité suffisante, s’éteignent les uns après les autres [4]. La chaîne alimentaire ressemble à une échelle dont on scie aléatoirement chaque année un nouveau barreau : elle n’ est plus une ligne continue mais une suite de segments de plus en plus courts et donc éloignés les uns des autres.

Comme il est de règle en ces temps d’ abrutissement consumériste, l’usage consiste à proposer des palliatifs. Le capitalisme vert et le tourisme équitable répondent à une angoisse massive par l’ ouverture d’espaces où, moyennant souvent monnaie, le vacancier responsable mais néanmoins inquiet pourra mimer l’ insouciance. Quelques kilomètres carrés sans trop de coupes rases et d’acharnement direct contre la vie animale devraient, à défaut de faire oublier que c’ est la merde ailleurs, conforter dans la croyance en une manière juste de gérer l’ équilibre entre destruction et préservation de l’environnement… C’est dans ce cadre que la réintroduction animale entre en scène. C’est-à-dire dans un cadre intégrable et intégré au marché, où la valorisation de la faune et de la flore n’a guère d’autre finalité que celle d’attirer le citoyen paré de son complet naturaliste Quechua. Comme n’importe quelle saloperie engendrée par le capitalisme, la disparition des espèces ne peut être considérée séparément du reste. Elle ne peut pas être endiguée sans une remise en cause radicale d’un monde qui se doit de tout écraser sur son passage. Incorrigibles mécontents, nous ne chercherons donc pas ici à saluer la réintroduction animale telle qu’elle est pratiquée, dans les territoires de montagne entre autres, par les parcs nationaux ou les fédérations de chasse. Cela ne changera rien à ce que l’ on peut penser de telle ou telle politique de réintroduction particulière, et n’empêchera pas les sceptiques que nous sommes face à ces opérations d’être fascinés par l’ impeccable vol plané d’un vautour fauve ou de sourire devant la démarche pataude d’ un castor sur une berge, deux espèces dont les retours mêlant protection juridique et réintroduction ont été couronnés de succès. Mais la séduisante carte postale cache une politique de gestion qui n’ a d’autre horizon que de panser tardivement une hémorragie, et dont les moyens restent soumis à l’impératif du retour sur investissement. C’est sur ces deux points que nous allons nous étendre pour mettre au clair quelques idées sur les ressorts et la finalité de la réintroduction.

« Et puis, le charme du produit touristique « Parc National des Cévennes » n’ est-il pas, entre autres, de proposer des animaux sauvages qu’on puisse voir, même quand on n’est pas un trappeur [5] ? » La réintroduction, tout d’abord, est une opération souvent de la dernière chance consistant à effectuer des lâchés d’espèces menacées sur des territoires où elles ont disparu ou presque disparu. On ne la confondra pas avec l’introduction qui consiste en la même opération, mais sur des territoires où ces espèces n’ont jamais été présentes. On comprend tout de suite mieux pourquoi l’introduction est une pratique dangereuse : des relations complexes régissent les relations entre les espèces, ainsi qu’entre les espèces et le milieu. La totalité des aspects de la vie d’une espèce doit être imbriquée dans l’écosystème qui l’accueille, depuis son inclusion dans la chaîne alimentaire jusqu’à la biodégradation de ses déjections et de sa dépouille. Introduire une espèce là où elle n’a jamais évolué bouleverse ce cycle et peut donner lieu aussi bien aux fameux et tant décriés pullulements [6] qu’à des déséquilibres dans les cycles de la biomasse [7].

L’introduction est de toute manière une opération soit involontaire (les innombrables cas d’insectes qui s’invitent sans titre dans le transport international et se répandent partout), soit liée directement aux impératifs industriels, comme les ragondins d’Amérique du Sud ramenés en Europe pour répondre à la demande de l’immonde marché de la fourrure. Quant à la réintroduction, elle ne peut contrecarrer que l’ une des raisons de la disparition des espèces : la persécution directe et délibérée par l’homme. Cette persécution a plusieurs origines. L’une d’elles, déjà évoquée plus haut, consiste à se divertir. D’autres sont liées à des fantasmes ancestraux qui ont la peau dure dans certaines régions : le loup qui va pulluler, les serpents coupables de nous faire peur, le grand rapace qui, si on laisse faire, va bientôt s’attaquer à des nourrissons [8]. En limitant par une action de police cette persécution à l’intérieur de territoires où s’applique une juridiction spéciale accompagnant les entreprises de réintroduction, les autorités prétendent construire des îlots verts au milieu d’un océan pollué par l’action conjointe de toutes leurs autres politiques. Mais à quoi bon s’acharner à réintroduire des coqs de bruyère au sommet du Mont Lozère si, dans le reste du pays, les herbicides font disparaître en masse insectes et passereaux ? À quoi bon créer des ministères de l’ Écologie quand les autres ont pour mission de détruire l’environnement directement (ministère de la Défense, ministère de l’Agriculture) ou indirectement (à peu près tous les autres) ? À part se forger une image écoresponsable et faire passer un message en phase avec son époque, seul l’habituel exercice de contorsion bien-pensante permettra de trouver une réponse à ces questions. Mais l’acharnement direct n’est pas la seule raison de la disparition des espèces : celles-ci doivent faire face aux menaces de fond. Et c’est à nouveau dans l’action de notre propre espèce que se logent ces causes. Nous aurions peut-être parlé de menaces à long ou moyen terme en rédigeant ce texte il y a quelques années. Mais la nouvelle extinction massive est désormais un processus reconnu et entamé : le capitalisme triomphant n’ est plus un cadeau empoisonné que nous laisserons aux générations futures, mais bien une grenade dégoupillée que nous tenons entre les mains.

Destruction des milieux, bétonisation massive, dérangement, réchauffement climatique etc. sont autant de causes du recul du vivant à la surface du globe. C’ est ce que nous entendions lorsque nous soulignions plus haut qu’aucun dommage engendré par la domination capitaliste, aussi collatéral soit-il, ne peut être considéré et enrayé isolément. Un agent d’un quelconque parc national aura beau mettre une prune à un braconnier abattant une espèce protégée, il n’empêchera pas les entreprises de vendre plus d’automobiles, les groupes de photographes naturalistes de faire échouer les reproductions, les stations de ski et les infrastructures routières de morceler les populations, les hordes d’aventuriers portant des baudriers en guise de slips de débouler en masse dans les milieux fragiles. Il n’empêchera pas non plus le réchauffement de grignoter le territoire de ces animaux dont l’écologie est basée sur la présence de la neige : avec une couverture blanche se réduisant à peau de chagrin, la survie d’ espèces telles que le renard polaire, le lièvre variable, le lagopède ou encore l’ hermine est en péril. L’avenir de ces espèces consiste-t-il en un élevage dans des centres spécialisés effectuant chaque année des lâchés d’animaux semi-domestiqués ? Et pourquoi pas, tant que nous y sommes, effectuer ces lâchés à l’intérieur d’enceintes grillagées, ces zoos qui ne veulent pas dire leur nom, tels ces loups du Gévaudan vantés par les plaquettes touristiques ? Sont-elles guettées par le même avenir pathétique que ces pandas géants à qui des équipes de scientifiques projettent des films coquins afin de stimuler une reproduction en déclin ? Car c’ est bien par une grève des parties honteuses que ces animaux ont réagi à la disparition de leur biotope et à leur conservation artificielle… Aussi surréelle que puisse sembler cette situation, nous en sommes là et ce texte n’est pas le début d’un livre de science-fiction.

Enfin, un constat s’impose dès lors que l’ on observe la pratique de la réintroduction dans les parcs nationaux et autres réserves naturelles : c’est parmi les espèces spectaculaires que ces opérations grappillent généralement leurs candidats, plutôt que parmi celles dont la disparition ou raréfaction a des conséquences autrement plus graves. Citons pour exemple les grands ongulés (cerfs, mouflons, bouquetins…) qui en imposent par leur taille, ou l’ ours, spectaculaire dans un monde où la fausse sensation forte est une demande. Quant au castor, bien que moyennement imposant, il bénéficie d’ une certaine sympathie dans l’imaginaire collectif, en plus de faire faire des économies aux collectivités territoriales en assumant une partie de l’entretien des berges et en permettant de les maintenir accessibles. C’ est du moins une des raisons de sa réintroduction dans certains pays d’ Europe. La mise en valeur des espèces dans la stratégie de communication des parcs ou réserves sert bien entendu à valoriser le territoire d’un point de vue économique. Car dans le pur intérêt de ces animaux, le battage médiatique autour de leur présence est une véritable tare. N’importe quel responsable de programme de réintroduction sait pertinemment que le silence est le meilleur allié d’ un lâché de faune sauvage. Car outre les éternels chasseurs, c’est en images que d’ autres cherchent à les capturer, avec les conséquences que l’on sait sur l’ échec de la reproduction. L’aigle royal n’a certes plus grand chose à craindre de cette triste habitude paysanne qui consistait à tirer systématiquement les rapaces. Mais c’ est désormais la chasse au plus beau cliché qui le menace, et particulièrement les couples dont les nids se situent dans des territoires à peu près accessibles pour les naturalistes : ces territoires dits de moyenne montagne, dénués de grandes parois isolées.

Avec une période de nidification occupant environ les trois quarts de l’année et l’habitude établie d’abandonner le nid en cas de dérangement, le danger que font peser certains amoureux de la nature sur ces espèces est maintenant un fait reconnu. La gestion de la réintroduction à la sauce parc national est donc embourbée dans une contradiction indépassable. Les commissions responsables des programmes de réintroduction auront beau croire sincèrement dans le bien-fondé de leur action, leurs membres auront beau penser individuellement que le problème est global, la promotion faite autour de ces opérations participe à la création du problème qu’elles se proposent de freiner. Et personne n’imagine cette publicité disparaître de sitôt. Le capitalisme ayant depuis longtemps atteint l’étroite limite géographique qu’est la planète, il s’agit désormais de la presser et d’intensifier son exploitation là où cela n’a pas encore été suffisamment effectué. On ne produira certes jamais autant de valeur marchande dans les territoires montagnards et ruraux que dans les quartiers d’affaires, mais le fonctionnement sous forme de crise permanente de l’économie mondiale passe par l’augmentation et la multiplication des cadences partout où cela est possible. La mise en valeur du territoire, ce n’est pas une tentative de revenir à des pratiques supposées authentiques afin de juguler les ravages qu’y a causé la marchandise. C’est au contraire extraire de la valeur de régions où l’industrie et le service se sont peu implantés et où, comme partout, la loi de la rentabilité doit plus que jamais s’appliquer. La course à la croissance passe également par là. C’est donc aussi à travers la promotion de parcs nationaux riches en biodiversité que l’on attire et que l’on fait tourner l’économie locale. Mais foin de démonstrations prétendant faire croire au lecteur que nous comprenons quelque chose à l’économie !

De nature compréhensive, nous ne profiterons pas de cette amorce de conclusion pour vous enquiquiner par un pseudo-maniement de science marxisante. En insistant sur la richesse faunistique de ses territoires, l’État, par l’intermédiaire de ses parcs et autres zones classées, stimule le tourisme et se veut une courroie de transmission vers les acteurs économiques locaux : hébergements, restauration, industrie du loisir et de l’activité pleine nature. Ces derniers le savent d’ autant mieux que la plupart agitent, qui un bouquetin, qui un ours, qui – faute de mieux – une marmotte, telles les mascottes de leurs vertes vallées. « Ariège, pays de l’Ours », chantent les commerçants de cette partie des Pyrénées dès lors qu’ils vendent autre chose que de la viande ou du fromage. C’est finalement en gardant en tête les perspectives larges dans lesquelles se situent les politiques de réintroduction que l’envie de nous positionner à leur sujet nous est coupée nette. La disparition des espèces nous inquiète, mais pas seulement celle des espèces commerciales, loin s’en faut. Nous nous foutons de la perspective purement contemplative, provisoire et palliative que l’ État propose à l’intérieur d’une poignée de périmètres balisés. On ne combat pas un cataclysme en en attisant un autre, ou en menant des expériences isolées qui ressemblent de plus en plus à des musées ou à des zoos à ciel ouvert, mais en sapant les fondements d’un système sénile qui nous impose un tel spectacle comme la normalité.

  Andy Manché.

 

1Office Nationale de la Chasse et de la Faune Sauvage, sous l’égide des ministères dédiés à l’Environnement et à l’Agriculture. Le rôle et le rapport à la chasse sont centraux dans l’orientation, les choix et les mises en place des politiques de réintroduction.

[2Ce chiffre tient compte aussi bien des bons que des mauvais chasseurs.

[3Avant Macron, c’était Giscard qui avait été le plus jeune président élu. Fort de son image de jeune loup au top de la forme, il pensait casser l’ image de la vieille politique en allant boire des coups avec le petit peuple dans les villages, en prenant le petit déjeuner avec des éboueurs ou en serrant la paluche d’un détenu… avant d’aller honorer la politique françafricaine et, après les signatures de contrats et autres accords militaires, de partir chasser l’éléphant sous le feu des projecteurs.

[4À part quelques champions de l’adaptation, comme par exemple les mésanges dont le bec somme toute assez robuste permet de passer à un régime granivore en hiver. Mais pour les passereaux dits spécialisés qui ont le malheur de ne pas être migrateurs, débusquer des insectes en quantité suffisante toute l’année s’avère de plus en plus une vraie prise de tête/crâne.

[5Sauvages et de tous poils, n°44/45 de la revue du Parc National des Cévennes.

[6Le pullulement est souvent reproché à des espèces dont une des caractéristiques est justement de ne pas pulluler. Le renard ne pullule pas : lorsque sa population atteint un seuil défini par la disponibilité des ressources alimentaires, la femelle donne naissance à beaucoup moins de renardeaux. Le loup qui cristallise crainte et haine ancestrales obéit à la même règle que son cousin goupil : la femelle va jusqu’à renoncer à ses chaleurs en cas de saturation démographique. On ne pourra que constater sans la moindre ironie que l’espèce qui reproche aux autres de pulluler – homo sapiens –, compte 7,5 milliards d’individus auxquels s’en seront ajoutés quelques millions entre la rédaction de cette note de bas de page et son passage sous presse…

[7Citons pour exemple le fécal retour de bâton consécutif à l’introduction massive de vaches en Australie. En l’absence du bousier, insecte consommateur exclusif de bonnes vieilles bouses, les pâturages australiens se sont recouverts de déjections dont le recyclage n’était plus assuré par personne, les humains ne mangeant de la merde qu’à condition qu’elle soit estampillée McDonald’s ou Carrefour…

[8Si effectivement la présence de certaines de ces espèces peut compliquer la vie d’un éleveur ou du propriétaire d’une basse-cour, elles payent cependant souvent le prix de la rancœur de corps de métiers devenus obsolètes dans l’économie mondialisée. On a régulièrement besoin de boucs émissaires, faute de s’attaquer aux causes directes de son mal-être. Autrement dit, il est plus commode pour un éleveur ariégeois de blâmer l’ours qui s’attaque épisodiquement à un troupeau, qu’un pouvoir dont les orientations laisseront toujours les paysans osciller entre dépôt de bilan et burn-out. L’ acharnement franco-français contre les grands prédateurs est également à rechercher dans le fait qu’ayant été exterminés, et donc absents pendant plus d’un demi-siècle, leur retour est vécu comme une contrainte supplémentaire par des filières professionnelles aux abois. Quant à la disparition de la profession du fait de l’agressivité, pour ne pas dire la sournoiserie, du grand méchant loup, un petit détour par l’Espagne ou l’Italie renvoie cet argument à ce qu’il est : un fantasme. Des millénaires de cohabitation ininterrompue entre le loup, l’ours et l’homme n’a fait disparaître ni éleveurs, ni proies.

Face aux politiques migratoires, squatter est une nécessité

L’article du 21 janvier 2019 du Daubé présentait les projets du maire par ordre d’importance concernant la ville de Gap. Quelle surprise de voir l’expulsion des « squatteurs » du carré de l’imprimerie figurer en deuxième position.

Cependant selon l’entourage du CESAI ce projet, qui va coûter une fortune à la ville, n’est pas envisagé avant trois ou quatre ans. Suite à cet article, nous avons décidé la rédaction d’une lettre ouverte dirigée aux habitants de Gap et au maire lui-même.

L’objectif de cette lettre étant d’expliquer ce qui se passe au CESAI, notamment l’accueil, la gestion administrative, le soutien aux exilé.e.s et sans-abris que l’état devrait prendre en charge.

À bientôt, Le CESAI

Parution de Nunatak n°4 (Hiver-Printemps/2019)

Des stocks sont disponibles dans les Hautes-Alpes, si vous en désirez, écrivez nous revuenunatak@riseup.net

Si vous souhaitez recevoir des exemplaires, vous pouvez nous contacter en précisant le nombre désiré ainsi que l’adresse de réception. Dorénavant, pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore fait, il est possible de s’inscrire dans notre carnet d’adresses et de recevoir les prochains numéros dès leur parution. Il suffit de nous le préciser par retour de mail. N’hésitez pas à nous contacter si vous voulez nous aider dans la diffusion, participer à la revue,  nous envoyer vos propositions de textes, d’illustrations, commentaires ou critiques.

Ps: nous souhaitons faire une tournée de présentation de la revue dans le Massif Central (Limousin, Haute-Loire, Nord-Ardeche, Auvergne…) au début du printemps, si vous souhaitez proposer des dates et/ou des lieux pour les présentations, n’hésitez pas à nous contacter!

SOMMAIRE :
Belle époque et xénophobie/Brigante se more/Chasse, pêche, nature et réintroduction/Pour une poignée de riz/Choucas des tours/Le bruit du fleuve Congo n’ empêche pas les poissons de dormir/Un compteur intelligent n’est pas le contraire d’ un compteur idiot

Insalubrité, gentrification : même combat!

De Noailles à la Plaine, en passant par la Belle-de-Mai et Belsunce, c’est toujours le même plan que la mairie de Marseille et la Soléam imposent : laisser pourrir les quartiers des pauvres pour pouvoir, ensuite, mieux les « valoriser », les « rentabiliser », les gentrifier…

Depuis deux jours, l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne a suscité nombre de réactions. Au deuil et à l’attente de l’avancée des recherches des personnes disparues sous les décombres, s’est ajoutée, chez beaucoup d’habitant.e.s de Noailles, et du centre-ville, la colère. Si Gaudin et les responsables tiennent la pluie pour responsable de l’écroulement, beaucoup font le lien entre le drame de Noailles et la politique de la ville, menée par la Soléam, qui consiste à injecter des dizaines de millions d’euros dans des projets tape-à-l’oeil – la nouvelle tour « la Marseillaise », le centre commercial et la rénovation du Vélodrome, le projet de « montée en gamme » de la Plaine etc.

Pourrissement puis « valorisation » : le jeu de la mairie pour que les riches s’en mettent plein les poches

Revenons sur ce lien entre le fait de jouer le pourrissement des quartiers populaires et le phénomène de gentrification – de « valorisation » comme ils disent – qui s’en suit. Ceci n’est pas propre à Marseille. On le retrouve dans toutes les villes du monde. Mais, le fait est qu’à Marseille, cela se fait depuis des dizaines d’années de manière crue et brutale : on se rappelle évidemment du Panier il y a une bonne quinzaine d’années maintenant, de la rue de la République vendue au fond de pension américain Lehman Brothers, de la Joliette, etc.

Depuis 20 ans, le grand projet de la mairie de Marseille et de Gaudin est, comme chacun.e sait, de « reconquérir » le centre-ville, d’en faire un centre-ville propre et riche qui pourrait faire rentrer la ville dans la longue liste des « métropoles européennes qui comptent ». En bref, de virer les pauvres du centre.
Pour se faire, les édiles se sont dotés de plusieurs outils : les officines d’aménagement urbain Euromed (pour la zone Arenc – La Joliette – Belle-de-Mai) et Soléam (pour le centre-ville notamment), les opérations comme « Marseille capitale européenne de la culture » (en 2013) ou « Ambition centre-ville ». On retrouve évidemment bon nombre d’élus et d’adjoints à la mairie dans les organigrammes de ces structures. Et tous les moyens sont bons pour parvenir à l’objectif visé : demander de l’argent à l’Etat, à la région, à la métropole, voire même vendre des quartiers entier à des entreprises (Lehman Brothers par exemple) ; booster l’industrie culturelle pour ramener hipsters et touristes ; élaborer un plan de « préemption renforcée » ultra agressif (nous y reviendrons plus loin)…

Et en attendant, il s’agit de laisser pourrir les immeubles et les infrastructures collectives (les écoles par exemple) et, de fait, les laisser se « dévaloriser » tout en préparant la « revalorisation » à venir. Il s’agira aussi de se poser en « grands sauveurs du quartier abandonné » quand les élus commenceront leur plan de com sur le projet qu’ils auront concocté.

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La bataille de la Plaine – Marseille

Depuis le 11 octobre 2018, date de début du chantier de rénovation de la place promis par la mairie pour gentrifier le quartier, la colère des habitant.e.s et usager.e.s ne retombe pas. Après 8 premiers jours d’altercations avec les CRS, de tronçonnage d’arbres, d’occupation de la place, de répression physique et judiciaire, de grosses manifestations (1 | 2), de résistance et de petits bousillages de l’avancée des travaux, ceux-ci sont suspendus, de fait, le 19 octobre. Le temps pour la préfecture et la Soléam – officine de la mairie de Marseille chargée de l’aménagement et de la gentrification de la ville – d’élaborer une « sécurisation » à la hauteur de l’écrasement du quartier qu’ils ont planifiés : un véritable mur d’enceinte. Voici une synthèse de la situation jusqu’à présent.

Acte 1 : un projet sans concertation, un quartier opposé au projet [2015-2018]

Depuis 2015, un certain nombre d’habitant.e.s et d’usager.e.s du quartier font entendre leur voix contre le projet de la Soléam qui rime plus avec nettoyage social qu’avec remise en état de la place que la mairie laisse pourrir volontairement. Cette « montée en gamme » du quartier, synonyme de gentrification, déplait à de nombreux plainard.e.s. Certain.e.s se regroupent en assemblée : cela devient la désormais fameuse Assemblée de la Plaine. Il faut défendre ce quartier historique ! La mairie, comme avec Euromed et l’aménagement de nombreux autres quartiers, ne l’entend pas de la même manière, en préférant opacité, brutalité et gros pognon.

 

Acte 2 : liquider le marché, liquider les forains [septembre-octobre 2018]

Les travaux, annoncés pour septembre 2018, sont déjà repoussé de quelques semaines. Il faut en finir avec ce marché populaire, virer les forains et tout activer pour qu’à l’avenir un marché à touristes et à bourgeois puisse enfin voir le jour. Maniant tour à tour la carotte puis le bâton, la mairie parvient au bout de quelques semaines à chasser les forains du marché, jouant la division ethnique, économique et statutaire. 300 forains sont finalement quasiment mis sur la paille. Il s’agit désormais pour la mairie et la Soléam de couler économiquement les autres commerçants du quartier, avec les mêmes méthodes : les promesses douteuses et les petits coups de pressions.

 

Acte 3 : en toute hâte, détruire la place et tronçonner les arbres [11-16 octobre 2018]

La multinationale NGE va s’en mettre plein les poches. Elle s’est vue attribuer un bon gros tiers des travaux par Gérard Chenoz. C’est l’occasion pour elle de réduire les coûts en employant des ouvriers intérimaires (2 ouvriers décident de quitter le chantier !) et de bourriner dans le tronçonnage des arbres. Le quartier est dégouté, les ancien.ne.s sèchent leurs larmes, la colère gronde. Manifestation et harcèlement au quotidien des flics et des ouvriers sont les méthodes qui s’imposent. La résistance est telle que le 16 octobre, la préfecture et la mairie décide d’une pause.

Le suivi heure par heure.

 

Acte 4 : face à la colère des habitant.e.s, pause stratégique de la mairie, réappropriation de la place par les habitant.e.s [17-28 octobre 2018]

Plus de 3000 personnes manifestent joyeusement le samedi 20 dans les rues de Marseille. C’est une démonstration de force des opposant.e.s au projet. Le soir même, une cabane offerte par la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est offerte et montée sur la Plaine. Une sorte de trève s’installe. Certain.e.s voudraient lancer une ZAD, mais il s’agit toujours bien plus d’une lutte de quartier contre sa gentrification promise. Quelques constructions et potagers fleurissent. Le mardi 26 à 4 heures du matin 150 flics prennent la place pour s’assurer de la destruction de la cabane installée 3 jours avant.

Le suivi heure par heure.

 

Acte 5 : un mur d’enceinte, ou comment préfecture et mairie déclarent la guerre au quartier [29-30 octobre 2018]

Le 29 octobre après-midi, nouvelle offensive de la Soléam : l’édification d’un mur de béton de 2,50 mètre de haut pour « sécuriser » la place. Une pluie battante viendra à bout en fin d’après-midi de la résistance des habitant.e.s du quartier… A suivre…

Le suivi heure par heure.

 

Acte 6 : la solidarité avec la Plaine

Les habitant.e.s d’autres quartiers de Marseille, ou bien d’autres villes en France ou ailleurs, ont de multiples possibilités de se solidariser de cette lutte de quartier contre la gentrification. Certain.e.s n’ont pas hésité à poser des banderoles de soutien, quand d’autres organisaient des discussions autour de la bataille de la Plaine. Mettre en lien la réalité de l’aménagement de nos quartiers, discuter des plans d’urbanismes de nos villes ou de comment le capitalisme cherche à tout vendre et coloniser, sont des manières d’exprimer sa solidarité. Harceler et emmerder, même à distance, la Soléam ou les grosses entreprises de BTP qui détruisent la Plaine, en sont d’autres. Faire tourner l’information ou venir voir ce qu’il se passe à la Plaine pour s’opposer directement aux travaux s’inscrit dans la même voie. La solidarité est une arme !

 

Premiers flocons, premières dégradations?

« Nous avons constaté plusieurs séries de dégradations sur les équipements », note Valérie Garcin-Eyméoud, présidente du sydicat mixte des stations du Queyras et conseillère départementale. Une première série, il y a quinze jours (excréments humains, sabotage sur des perches). Puis une deuxième constatée ce mercredi. « Des goupilles ont été arrachées, poursuit-elle. Le reste, c’est de la bêtise humaine, mais là, les conséquences auraient pu être graves. » Selon un communiqué envoyé par le Département, il s’agit de “goupilles retenant les roues des enneigeurs mobiles et des timons. Au risque, lors d’un déplacement de l’équipement (l’enneigeur pèse 850 kg) qu’il ne perde ses roues et se retourne. La liste des événements concernant les nuisances envers la neige de culture commence à être longue sur le domaine de Molines/Saint-Véran. Des vannes, des supports d’enneigeurs, un ordinateur de commande et des coffrets électriques ont été détériorés”. Selon la conseillère départementale, le préjudice de la première série de dégradations a été estimé à environ 7 000 euros.

Repris du Daubé

Perquisition à Bure, mercredi 20/06

  • Communiqué sur la situation en cours (à 15h30 le 20/06/2018)

    Aujourd’hui, mercredi 20 juin 2018, une vague de perquisitions et d’arrestations s’est abattue sur la lutte contre le projet CIGEO. A 7h00 du matin, à Bure (55), la Maison de la Résistance a été perquisitionnée. À l’écriture de ce communiqué la perquisition est toujours en cours. Huit autres lieux d’habitation ont été simultanément perquisitionnés dans la même matinée. Dans ces lieux, les motifs des perquisitions ont été peu ou pas présentés ; les commissions rogatoires n’ont souvent pas été présentées non plus. Selon une dépêche AFP reprenant les déclarations du procureur Glady, ces perquisitions sont en lien avec « trois affaires de 2017 ». En septembre dernier, des perquisitions avaient déjà eu lieu pour ces mêmes motifs. A l’heure actuelle, au moins 8 personnes sont en garde-à-vue dont certaines à la suite d’arrestations ciblées. Une procédure exceptionnelle de perquisition a été engagée contre un avocat, qui a été arrêté. Ces opérations sont toujours en cours et nous redoutons toujours que ce bilan s’alourdisse.

    Nous souhaitons préciser que ce déploiement judiciaire et policier exceptionnel visant la lutte anti-CIGEO est la suite d’une semaine de répression. Il vise nos rassemblements et notre vie sur ce territoire. Durant cette semaine, la présence militaire entre les villages de Bure et de Mandres-en-Barrois a été constante, s’accompagnant de nombreux contrôles d’identité et fouilles de véhicules. Durant la journée de mobilisation et le weekend, du 16 et 17 juin, au moins 19 interpellations ont eu lieu. Ce lundi, 3 personnes ont été lourdement condamnées suite à la manifestation du 16 juin, dont 2 camarades qui sont actuellement en prison. Depuis le début de la semaine, 6 personnes ont été interpellées dans Bure et ses alentours. Cette intimidation est permanente mais les moyens mis en œuvre sont toujours énormes (centaines de militaires de la gendarmerie mobile, drônes, ULM, caméras en tout genre…). Malgré cette large opération d’intimidation de l’État, nous restons déterminé-es dans notre lutte contre le projet CIGEO, contre l’ANDRA et son monde. Nous appelons largement en France et dans le monde à des rassemblements ce soir, 18h, devant les préfectures, les ambassades ou les consulats pour montrer notre soutien à cette lutte, aux personnes actuellement en garde-à-vue et en prison.

    Quelques chouettes hiboux qui suivent la situation.

    Plus d’infos sur https://vmc.camp/

 

Encore des analyses sur l’état de la lutte à Notre-Dame-des-Landes, contre le monde de l’aéroport

Après la 2ème vague d’expulsions d’habitats considérés illégaux par l’État la semaine dernière (voir ici le communiqué du mouvement), et dans l’attente de la sauce à laquelle vont ont être mangés les projets agricoles et artisanaux déposés officiellement en préfecture par une partie des occupant-e-s de la zone, de nombreux textes commentent et analyse la situation là-bas, et notamment les tensions et divisions internes. Nous en avons déjà publié un il y a quelques jours (critique envers la tendance négociatrice avec l’État), en voilà de nouveaux issus du site d’info Lundi matin, plutôt favorables à la négociation, et soutiens du CMDO (Comité pour le Maintien Des Occupations sur la ZAD). Faites vous votre avis !

 

De quoi la ZAD est-elle le surgissement ? Que voulons nous défendre ?

S’engueuler. Dépasser. Avancer.

paru dans lundimatin#145, le 10 mai 2018

Depuis l’abandon du projet d’aéroport et l’offensive brutale du gouvernement, de nombreuses dissensions stratégiques ont éclaté sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Des lecteurs de lundimatin qui se sont rendus sur place nous ont envoyé ces quelques réflexions.

Les derniers mois et les dernières semaines ont, tour-à-tour, remplis de joie, de colère, d’enthousiasme, de doutes, d’interrogation, d’approbation, de découragement, de détermination, de réserve, de déception, d’incompréhension tous ceux qui sont convaincus qu’il faut défendre la ZAD. Nous sommes de ceux-là, nous qui n’habitons pas là-bas et qui pourtant y sommes intimement liés. Ce bouillonnement a culminé à la faveur de la décision de l’État d’envahir, de détruire et d’occuper la moitié de la Zone, et s’est, à notre sens, polarisé entre deux positions :

D’un côté une certaine réserve, conséquence d’une désapprobation de la décision de négocier ; de l’autre l’approbation de la recherche d’un consensus autour de la négociation. Cette seconde position a pu comme la première engendrer une certaine réserve lorsque ledit consensus ne semblait pas être obtenu.

Nous autres qui n’habitons pas la ZAD nous nous sommes interrogés : quelle position adopter qui ne soit pas un simple regard confortablement extérieur ? Notre réponse fut de nous y rendre pour aider à défendre. Mais une fois qu’on a dit ça on n’a encore pas dit grand-chose. Il reste le « Comment défendre la Zone ? » qui suppose qu’on ait répondu au « Que défendons-nous ? »

Il est une évidence pour nous que la ZADest et devient quelque chose dans le moment historique où nous sommes que nous voulons défendre. Ce quelque chose nous voudrions tenter de le dévoiler après l’avoir éprouvé dans toute sa force – encore que confusément – en passant quelques jours sur place.

On a beaucoup parlé et entendu parlé des conflits qui traversent la ZAD de part en part, qui menaceraient même de la disloquer : conflit quant à l’avenir de la Zone et de ses occupants (agricole/non-agricole), conflit quant à la stratégie de défense à adopter (sur le terrain/ dans les administrations, global/par quartier, négocier/barricader). Ces conflits se déploient entre les différentes composantes de la lutte (Copains 44, Acipa, Cedpa, Occupants, Paysans, Comités de soutien…) mais également au sein même des occupants et habitant de la Zone.

On a par ailleurs vu des copains dépités de l’extérieur prendre de la distance avec tout ça, craindre d’aller sur place, d’autres être affligés des divergences, d’autres encore prendre vivement parti dans l’une ou l’autre des disputes qui animent la Zone tout en les déplorant et en regrettant dans le même mouvement le manque de consensus, d’unité. Et tout cela nous donnait encore la curieuse impression de passer complètement à côté, sans même la voir, de la dimension historique remarquable de ce qui s’est passé et de ce qui se passe encore là-bas.

Dans le fond il nous importe peu de défendre des projets ou un certain usage de la terre, qu’ils soient agricoles ou pas, de défendre une zone humide ou des espaces protégées… Tout cela est d’une grande importance, nous en convenons, mais ne constitue pas à nos yeux la singularité si désirable que l’on appelle la ZAD.

Pour nous, ce qui se prépare et se joue déjà à la ZAD c’est le libre et fantastique foisonnement des multiples façon dont la vie peut s’inventer sans cesse. C’est cela que nous avons à coeur plus que tout au monde de défendre – un endroit où l’existence trouve des formes variées, profuses et singulières dans lesquelles s’incarner, un lieu où ces expressions s’éprouvent librement ; où, par conséquent, elles entrent en friction les unes avec les autres hors de la médiation d’une entité abstraite et supérieure. Mais il est vrai que cela est si rare que nous sommes nombreux à avoir perdu l’habitude et même parfois jusqu’au souvenir de ce libre jeu, tant son surgissement dans l’histoire a tôt fait de n’être plus qu’une simple date à commémorer distraitement.

Tout cela pour dire que les engueulades, les prises de bec, les bastons, les désaccords, les disputes, les conflits, les cris et les empoignades (en assemblée ou ailleurs) ne doivent pas nous faire peur. Tant ils sont le signes d’une vitalité qui a déserté par force le grand corps social momifié.

On a beaucoup dit des conflits qui caractérisent actuellement l’organisation et les discussions au sein de la ZAD qu’ils sont le résultat d’une tactique de l’État, résurgence du vieil adage impérial selon lequel il faut diviser pour mieux régner. Il nous semble que cela est peut-être vrai à certains égards et tout-à-fait faux à bien d’autres. Tentons d’expliquer pourquoi. Un État ne constitue pas à proprement parler un pouvoir de division. Sa spécificité est au contraire de tendre toujours à une plus grande unification, sous son égide, des groupes qu’il prétend gouverner en les réduisant à une somme d’individus. Pour ce faire il lui faut répandre chez chacun, de gré ou de force, le sentiment de la nécessité de l’unité, seul affect finalement à même de provoquer une adhésion plus ou moins consentie.

Considérons maintenant ce qui, de ce point de vue, se joue à la ZAD, à la fois pour ceux qui l’occupent et/ou la défendent mais aussi pour l’État Français. Pour ce dernier la ZAD apparaît précisément comme le surgissement de la tentative d’un certain nombre de groupes humains qui entendent vivre et déployer un organisation sociale à partir d’une portion de territoire hors de l’unité voulue. Ce qui revient à contester en acte la possibilité même de cette unité. Ces différents groupes, finalement animés du sentiment antagonique de la nocivité de l’unité placent leur existence sous le signe du multiple : multiplicité des formes d’habitats, d’activités, de liens, d’organisation, de pensées… Cette multiplicité va indissolublement de pair avec, au sein de chaque groupe, bande ou autre, une volonté d’établir et de conserver son autonomie (son être indivisé), évidemment contre l’unification étatique, mais aussi au sein de la multiplicité des autres groupes qui occupent la ZAD et des autres composantes. Tout l’enjeu de cette réflexion consiste donc à saisir la complexité de ce phénomène d’imbrication pour comprendre que les conflits qui existent sur la ZAD ne sont pas l’effet d’une puissance exogène, mais sont plutôt consubstantiels à l’organisation même de la Zone ; en quoi elle trouve sa singularité historique.

Jusqu’à l’abandon du projet d’aéroport les différents groupes d’habitants et d’occupants ainsi que les autres opposants en lutte ont eu en commun la volonté de contrer un projet économique-étatique. C’est sur cette base que les habitants et occupants entre eux, puis avec les autres composantes et les composante entre elles ont établi une série d’alliances contre un ennemi déclaré commun. On a dit par la suite que l’abandon du projet, qui constitue une victoire sans conteste, fut l’élément déclencheur des conflits, ou du moins leur catalyseur. En réalité l’abandon a eu pour effet de révéler l’essence même de la singularité de la ZAD dans l’époque, mais aussi de modifier les bases sur lesquelles un certain nombre d’alliances furent faites. Ce faisant les alliances apparurent pour ce qu’elles sont : des rapprochements conjoncturels entres des éléments singuliers, autonomes, soucieux de préserver leur singularité et leur autonomie, face à un ennemi commun. Cela a aussi eu pour effet de dessiner en creux et cependant très nettement ce que ces alliances ne furent et ne sont pas : un consensus unifié contractuel autour d’intérêts identiques permanents. L’abandon questionne donc de toutes parts et remet en cause les alliances auxquels tous les groupes, composantes ont consentis, comme à l’issu de n’importe quelle bataille. D’après nous il ne peut en être autrement puisque ce qui fait la nature et la force du mouvement procède justement de sa radicale multiplicité, et de sa capacité au sein de cette multiplicité à faire, à défaire, à refaire des alliances qui n’ont rien d’automatiquement évident. C’est là toute la difficulté : mener une guerre face à un état qui veut nous unifier tout en assumant en notre sein une conflictualité permanente. Situation nécessaire quand des groupes qui tentent de maintenir une autonomie par définition menaçante et menacée, se joignent les uns aux autres dans un but commun. La grande difficulté vient de ce qu’il faut en permanence conjurer le spectre de l’unification tout en parvenant à redéfinir et réinventer sans cesse des alliances selon des modalités nouvelles à même de maintenir l’horizon d’une victoire. C’est pourquoi les conflits qui affleurent notamment dans l’Assemblée des Usages ne sont pour nous en aucun cas à redouter. Nous sommes en paix avec cette conflictualité. Plutôt que de la déplorer nous la faisons nôtre et la défendons.

En revanche nous voyons un risque considérable dans les réactions qui consistent à regretter l’absence d’unité d’une part ou à refuser catégoriquement toute forme d’alliance d’autre part. Elles font toutes deux échos à la volonté étatique car l’état cherche précisément à unifier ce qui ne veut et ne peut l’être sous peine d’être anéanti. Conjurer le conflit c’est détruire l’être et le devenir de la ZAD. Cela serait une défaite par abandon. Refuser toute alliance c’est croire pouvoir mener isolément une guerre et c’est implicitement attendre de tous qu’ils fassent fi de leur autonomie et l’abandonnent pour s’intégrer et se fondre dans ce refus. Refuser toute alliance au nom du fait que les précédentes prendraient fin c’est chercher à contractualiser les liens entre les uns et les autres de toute éternité. De ce point de vue les deux positions décrivent un horizon sensiblement similaire : unité dans la paix interne, unification par absorption.

C’est un art de la guerre qu’il nous faut réinventer. Il est vitale d’assumer pleinement le conflit en réaffirmant la singulière autonomie de chaque groupe et élément. D’une certaine façon notre situation est semblable à celle des tribus primitives dont l’être social est marqué par la guerre, être pourlaguerre (P. Clastres) et qui voit les colons européens les assaillir. Des alliances se défont, d’autres sont à trouver. Conserver à tout prix les anciennes alliances sur des bases changées ou ne plus faire d’alliance du tout : cela revient au même. C’est refuser la guerre que l’on nous fait, c’est refuser l’être social pour la guerre qui caractérise les sociétés sans État. « Le meilleur ennemi de l’État c’est la guerre » car elle permet de, littéralement, mieux s’entendre.

C’est de tout cela que la ZAD est le surgissement historique dans l’époque qui nous occupe. C’est le surgissement de la Commune et l’on aurait bien tort de se la représenter comme un bulle hors de laquelle on serait parvenu à congédier le bruit et la fureur de tout ce qui tente, irréductiblement, de vivre.

Les situationniste s’étaient plus à relever cette épisode de la Commune de Paris lors duquel une équipe de communards résolus à détruire Notre-Dame de Paris s’étaient trouvés nez-à-nez sur place à un groupe d’artistes et de poètes de la Commune résolus à les en empêcher. On connaît évidemment l’issue, favorable à la cathédrale, de l’âpre bagarre qui s’ensuivit.

Remémorons-nous toutes ces disputes, si violentes et virulentes soient-elles, dont nous sommes les héritiers. Ce sont celle de l’esprit de la Commune libre et vivante.

Gardons-nous de nous faire les jurés distants de ce qui se passe sur place. Prenons part. Peu importe comment, là n’est pas la question. Ou plutôt si, dans les comments. Seuls l’extension et le partage de cette expérience de la dispute nous fera grandir en Commune.

Se garder de l’Unique.
Prendre soin de nos prises de tête.
Sans cesse réinventer.
Se recomposer.
Réagencer.
Défaire d’un côté.
Refaire de l’autre.
S’engueuler. Dépasser. Avancer.

 

ÊTRE SUR ZONE… Par Alèssi Dell’Umbria

A propos des conflits sur la zad

paru dans lundimatin#144, le 1er mai 2018

Au sein du mouvement contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, des perceptions extrêmes se sont toujours opposées. Elles se retrouvaient sur la ZAD même. Ce ne fut pas toujours facile de les combiner mais enfin le mouvement a tiré sa force de cette composition, qui lui a permis de s’exprimer sur des modes variés, depuis le blocage du périphérique jusqu’à des recours juridiques en passant par des journées portes ouvertes et par l’émeute pure et simple. Du tirage et des désaccords, il y en eut de longue. Mais enfin la composition a tenu, jusqu’à l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport le 17 janvier dernier.

Dès le 18 janvier, le clash commençait, avec la question de la route départementale 281. Trait qui relie la zone au monde, mais qui la transperce aussi, voie de passage pour des habitants de villages environnants (et dont beaucoup étaient contre l’aéroport, pourquoi s’aliéner leur sympathie ?) mais aussi pour des paysans de la zone.

Vouloir maintenir la route fermée, c’était penser en terme de microcosme : la zone serait coupée du monde, intacte et préservée de tout contact salissant avec l’extérieur. L’idéal d’un territoire absolument non-motorisé et que l’on rêve autarcique prétend confisquer à son avantage la totalité de la politique zadiste (si l’on considère l’importance de cette route, précisément, dans la zone). Or la ZAD n’existe que par les liens qui l’attachent au dehors, et réciproquement ces liens nous font vivre, nous autres qui la soutenons. Bref, après avoir essayé de ralentir les choses, les gens qui avaient édifié des cabanes aux abords de la route durent se ranger à la décision de l’assemblée qui avait choisi de libérer le transit. Mais tout recommença avec l’arrivée des débroussailleurs [1]

Il se dit depuis que la route ainsi dégagée a servi d’autoroute pour la gendarmerie mobile, mais enfin dès le vendredi 6 avril au soir tout le monde savait que les GM affluaient par centaines autour de la ZAD, ce qui laissait largement le temps de la barricader durant le week-end précédant l’attaque… En fait, la question n’est même pas là : tous ceux qui ont participé à la résistance en octobre 2012 disent que les barricades dressées sur cette route ne tenaient pas plus d’un quart d’heure. Le seul véritable obstacle matériel qui ralentit l’avancée des GM, c’est la boue. Leurs blindés sont équipés pour encaisser des molotov, mais ils sont un peu trop lourds sur les chemins glissants… Quant aux barricades, si leur nécessité demeure évidente, force est de reconnaître que les plus solides finissent par tomber malgré une résistance acharnée, comme la barricade Lascar, sur le chemin de Suez, au cœur de la ZAD, qui a été prise et démantelée plusieurs fois.

A présent, tout ce secteur a été saccagé : et pas seulement les cabanes, mais l’écosystème ravagé par le passage des blindés et des bulldozers, sans parler de l’empoisonnement durable de la zone par les gaz… Le mal causé est énorme, et il faudra du temps pour le réparer. En attendant, une réoccupation de la zone Est n’aura aucune chance d’avoir lieu un jour si la zone Ouest vient à céder à son tour sous les coups des GM… Pendant que certains ressassaient leur ressentiment, des équipes de charpentiers mouillaient la chemise 48 heures durant pour préparer les poutres et les planches destinées à reconstruire le Gourbi, site d’échange non-marchand qui appartenait à tous les zadistes, situé à proximité du carrefour stratégique de la Saulce… Et le dimanche 15 avril des centaines de gens ont acheminé tout ce matériel au nez et à la barbe des GM. Ceux qui râlent contre le fait que l’ACIPA n’ait parlé dans ses communiqués que de la démolition de la ferme des 100 Noms, où donc étaient-ils le lundi matin, quand il fallait défendre le Gourbi reconstruit la veille ? sans doute occupés à rédiger la prose venimeuse qu’ils allaient débiter à l’assemblée du soir…

** *Lors d’une assemblée, Marcel Thebault, l’un des « paysans historiques » de la ZAD rappelait justement que « dans toute guerre les ennemis négocient »… C’est l’évidence, et s’il est facile de se faire plaisir en écrivant « Nique la négociation » (sur un véhicule renversé vers la Grée), il n’en demeure pas moins que l’hypothèse d’une victoire strictement militaire n’est pas envisageable —et d’ailleurs nul ne l’envisage. Il faut savoir jouer sur différentes formes d’action. A partir de là, toute tactique a sa place. Ainsi ceux et celles qui ont protégé de façon pacifique la ferme des 100 noms le premier jour de l’attaque en faisant une ceinture humaine —et qui se sont fait tabasser— méritent tout notre respect. Il n’en demeure pas moins qu’on n’arrête pas les gendarmes mobiles en allant vers eux avec un rameau d’olivier dans les mains. Et diffamer « ceux qui ont envie d’en découdre », comme le font de façon répétée les Durand et les Verchère, c’est clairement faire le collabo : outre qu’il est légitime d’avoir envie d’en découdre avec une soldatesque qui envahit et détruit tout un territoire, s’opposer par tous les moyens disponibles à l’intrusion militaire est quand même une condition sine qua non à la poursuite de la lutte. Il y a un temps pour manier le pavé, un temps pour manier le stylo ; un temps pour le molotov, un temps pour la caméra ; un temps pour le lance-pierres, un temps pour la pelle et la pioche. Négliger l’un de ces moments c’est se désarmer. Côté pile, le légalisme des uns, côté face le jusqu’auboutisme des autres. Ces deux attitudes renvoient l’une à l’autre dans un jeu de miroirs qui finit par occulter la réalité du conflit. L’affrontement ne peut être qu’un moment de la lutte, qu’il serait criminel de négliger, pour autant il ne peut constituer le seul élément permettant de renverser la perspective –-qui est actuellement, quand même, celle d’une disparition pure et simple de la ZAD. Si l’on ajoute à cela qu’après deux semaines d’affrontements, beaucoup de gens sont épuisés…

Pour autant il faut composer avec les forces réellement en présence : sans l’ACIPA et sa capacité de convocation, la lutte contre le projet d’aéroport aurait-elle été gagnante ? On peut certes lui reprocher sa tiédeur, pour autant ce collectif n’est pas fait que de poucaves comme Julien Durand. Il a été possible de composer avec la plupart de ces gens -–jusqu’à convaincre des cégétistes nantais, et pas seulement ceux de Vinci, de prendre position contre l’aéroport. Sinon comment le mouvement aurait-il réussi à mobiliser plusieurs dizaines de milliers de personnes en janvier 2016 pour bloquer le périphérique de Nantes ? Quand on s’affronte à des poids aussi lourds que Vinci et l’Etat français, on n’emporte pas la décision en mobilisant juste quelques centaines d’activistes déterminés… Il faut déployer une capacité de convocation qui implique, précisément, l’art de la composition. Et de fait c’est cette alchimie qui a permis d’imposer au gouvernement l’abandon du projet d’aéroport. Et s’il reste aujourd’hui une chance de sauver la ZAD, elle réside là.

Pendant ce temps d’autres préfèrent se répandre en textes vindicatifs, sur des réseaux où ils ont toute latitude de cultiver cet entre-soi radical… A une zadiste qui, lors d’une assemblée, s’emportait contre cet entêtement « à croire que vous n’avez jamais composé », une de ces personnes répondait avec orgueil « Ah mais c’est clair que je ne compose pas » … A ce stade, cela confine à une culture de l’isolement : « C’est une opération de com’ » disaient-ils dédaigneusement lors de la journée portes ouvertes sur la ZAD le 30 juin 2017 (qui a vu affluer une foule dont la moitié n’avait jamais mis les pieds sur zone et en découvrait ainsi la réalité).

Parmi les calomnies déversées à l’encontre des partisans de la composition, l’une des plus ignobles laisse entendre qu’ils ne s’intéresseraient en finale qu’à la gestion du foncier [2]. Il faut vraiment être hors-sol pour croire que les liens et les attachements noués cinq ans durant sur zone ne s’inscrivent pas dans un territoire. Inversement, les paysans « historiques » de la ZAD l’ont rappelé lors des assemblées, pour eux cela n’aurait aucun sens de rester seuls sur la zone, à exploiter leurs terrains comme de simples exploitants individuels, après tout ce qui a été vécu, et ils insistent sur l’importance qu’il y a à poursuivre cette coopération inédite.

« Anti-autoritaire », ce signifiant martelé à tout bout de champ dégage une drôle d’odeur venant de gens qui sont restés cramponnés à une démarche excluante, ne cessant de stigmatiser quiconque n’était pas comme eux. Agresser un paysan de la ZAD venu couper du bois avec une tronçonneuse dans une zone « non-motorisée » ; ouvrir les enclos pour « libérer » les vaches que les paysans ont dû régulièrement aller récupérer, égarées sur les routes ; saboter une éolienne domestique en bois installée par des camarades sous prétexte de refus de la technologie ; sans parler de codes de langage imposés, jusque sur la radio de la ZAD. L’impression que tout cela laisse, c’est que pour certains la ZAD n’était que le banc d’essai de schémas préconçus et ne prêtant à aucune discussion, et non un terrain ouvert à une expérience novatrice [3].

Cette impression se trouve renforcée du fait que ce refus de la négociation ne s’accompagne d’aucune proposition, au plan tactique comme stratégique. Cela sautait aux yeux lors des deux assemblées auxquelles nous avons pu assister : une fois posé en victimes et joué sur l’émotionnel en mode « On ne négocie pas avec des gens qui ont détruit nos maisons, blessés nos proches », quelle est la proposition ? Le registre émotionnel sur lequel ces gens ne cessent de jouer permet d’enrober un positionnement qui fonctionne de manière autrement plus autoritaire que les décisions prises en assemblée puisqu’il n’est pas questionnable. Une fois ce registre épuisé et les « anti-autoritaires » repartis, la question reste posée : comment conserver l’initiative sur le terrain, comment résister à un rouleau-compresseur d’une telle force ? Parce qu’au bout de deux semaines d’occupation militaire, c’est l’invasion de la partie Ouest qui se profile. Le gouvernement a clairement mis le paquet. Si l’opération César en 2012 avait engagé un milliers de GM, celle-ci peut compter sur deux mille cinq cent éléments. Interrogé sur le coût de l’opération, le Premier sinistre Édouard Philippe a reconnu qu’il était considérable -–mais après tout, le budget des armées ne vient-il pas de se voir augmenté ? Ils sont prêts à payer le prix, y compris celui du sang. Sans doute ne s’attendaient-ils pas à une telle résistance sur le terrain, et il est clair que les GM ne se sentent pas en pays conquis, il suffit de voir comment chaque soir ils se retirent dans cet état de fébrilité extrême qui généralement précède la panique…

Si l’intransigeance bornée des « non-motorisés » a fait des émules, ce n’est certes pas cela qui renforcera la capacité de résister. « Ce que vous proposez, c’est de créer un nouvel État » a sorti l’un d’eux à des camarades qui préconisaient de constituer une association loi 1901 sur la ZAD… que peut-on objecter, sinon un haussement d’épaules ? Nous ne nous rappelons pas avoir entendu ces gens si bien rôdés dans l’art de monopoliser le crachoir dans les assemblées utiliser une fois, une seule, le terme « peut-être » —ce qui est bien le comble dans une situation aussi incertaine. Crispés dans le ressentiment et inaccessibles au doute, voilà bien comment sont apparus ceux et celles qui à présent continuent de cracher leur bile.

** *La dure réalité est qu’il faut parfois avaler amer et cracher doux. Les camarades ont finalement décidé de signer le document imposé par la préfecture et ont remis un dossier d’une centaine de pages. Trente-six projets y sont détaillés pour quarante-six mentionnés : vingt-huit projets agricoles, huit projets artisanaux, trois projets de distribution et sept projets culturels. Ils couvrent près de 280 hectares. Certains existent déjà et leurs porteurs sont inscrits à la Mutualité sociale agricole, d’autres sont en cours de création. Les signataires ont pris des précautions. Les projets présentés « sont liés par un écheveau d’interdépendances : rotations de parcelles, partage de bâtiments, d’outils, de machines et d’infrastructures, transmission de savoir-faire et de compétences, mutualisation des moyens et synergie entre les porteurs de projets », selon le préambule. L’essentiel, à savoir la coopération et la communalité de la terre resterait ainsi préservé. Il est évident que dans l’optique des services actuellement en train d’éplucher les dossiers présentés il s’agit plutôt de court-circuiter une telle perspective en renvoyant chacun à un statut d’exploitant agricole individuel… D’autres ont refusé de signer, et ont fait savoir pourquoi, qui déplorent une stratégie trop conciliante. Les deux options sont compréhensibles, sans doute à partir de positions différentes : tels occupants qui ont engagé beaucoup de temps et d’énergie sur une activité d’élevage dans une ferme qu’ils ont équipée pour cela auront plus à perdre que d’autres qui ont simplement développé une activité de jardinage à côté de leur cabane –-ceci dit sans aucunement dévaluer l’un par rapport à l’autre, juste pour suggérer que des modes d’occupations différents peuvent se traduire par des choix différents face à un dilemme pareil…

Il se peut que d’avoir accepté de signer permette à la ZAD de gagner un temps précieux, de consolider la position et sauver ce qui peut encore l’être. Il se peut aussi que ça aboutisse à une impasse, auquel cas ceux qui ont signé en récolteront tout le blâme. « On ne sait pas exactement qui a gagné la bataille de la Marne, mais une chose est sûre, c’est que si on l’avait perdue, c’est moi qui l’aurait perdue » disait le maréchal Joffre…

Il n’y a qu’une certitude à laquelle se tenir : il est impératif que la ZAD, même réduite à sa moitié Ouest, continue d’exister. Qu’elle vienne à disparaitre entièrement serait une défaite politique dont l’onde de choc se propagerait dans toutes les luttes en cours dans le pays. Une expérience pareille doit se poursuivre, sous d’autres formes, afin que le territoire ainsi créé serve encore de point de condensation et de redistribution des énergies. Elle le doit d’autant plus qu’à présent le département de Loire-Atlantique a engagé des démarches pour récupérer les terres expropriées pour l’aéroport, et que la FNSEA est très certainement à la manœuvre derrière cette initiative : une démarche qui aurait entre autres des conséquences désastreuses pour le bocage, ainsi livré à des agriculteurs aussi furieusement productivistes, et tous les moyens sont bons pour la court-circuiter y compris les moyens légaux.

** *Osons une analogie avec une autre expérience –-même si elle est sans commune mesure avec celle de la ZAD. Si les camarades de l’EZLN, dans le Sud-Est du Mexique, avaient campé sur des positions de principe et refusé toute forme de négociation, ils n’auraient pas tenu plus de quelques semaines face aux blindés, aux troupes d’élite et à l’aviation, ou n’auraient pu subsister que sous forme d’une guérilla famélique, réduite à survivre au jour le jour avec un armement dérisoire en regard de l’ennemi. Ils ont su au contraire rebondir sur le soutien inattendu qui leur venait des grandes villes, et signer un armistice. Par la suite, ils ont négocié, longuement, les fameux accords de San Andrés, malgré la tentative d’encerclement militaire du printemps 1995. Il aurait été facile de crier alors à la trahison : et les zapatistes eux même auraient pu faire un point d’honneur de se refuser à négocier avec ceux qui avaient envoyé l’aviation les bombarder en janvier 1994. Ils auraient pu dire, drapés dans une dignité outragée, « pas question de négocier avec ceux qui ont tué les nôtres par dizaines ». Ils ont gagné du temps, pendant lequel ils n’ont cessé de consolider leur position et de se gagner des appuis dans le pays. Et d’avoir signé ces accords en 1996 ne les a aucunement empêchés de refuser la pseudo-ratification qui en a été faite en 2001. Aujourd’hui, les zapatistes sont toujours là, qui occupent et cultivent des dizaines de milliers d’hectares de terres reprises en 1994, et continuent de servir de référence forte à d’innombrables luttes dans tout le pays, et au-delà… Les zapatistes aussi ont fait des compromis tactiques… et peut-être que certains se sont retournés contre eux. Eux aussi ont libéré la circulation sur des routes…

** *L’agenda du gouvernement Macron en ce printemps 2018, c’est l’écrasement pur et simple de toute contestation. Que ce soit à la SNCF, à la Poste, dans les Universités, ou à la ZAD, ce gouvernement thatchérien est clairement décidé à ne faire aucune concession. Une partie du pari zadiste était que la mobilisation anti-Macron s’étende dans le pays, au-delà des cheminots et des étudiants, ce qui aurait soulagé une bonne partie de la pression exercée sur la ZAD. Pour l’heure ça ne se concrétise pas, mais les jeux ne sont pas encore faits. Si ce pari devait échouer, de toutes façons, route libérée ou pas, convention signée ou pas, les jours de la ZAD seraient comptés. Il ne resterait plus qu’à affronter les GM dans un combat sans merci, mais au moins nul ne pourra alors dire que toutes les cartes n’auront pas été jouées.

La préfète Nicole Klein a perçu les divisions existant à l’intérieur de la ZAD et a su en tirer parti. C’est ce qu’on appelle faire la guerre, et elle l’a fait sans état d’âmes. De notre côté, la capacité de riposter à l’attaque est restée bien trop conditionnée par des états d’âme, ceux des légalistes comme ceux des jusqu’auboutistes. Et nul ne gagne une guerre avec des états d’âmes. Une guerre ne peut se gagner, du point de vue des subalternes, des exploités, des opprimés, qu’en sachant rebondir d’une modalité d’action vers une autre au moment adéquat. Il n’y a pas de recette pour cela, et ça ne s’apprend pas à l’université –-par contre un voyage à Kobané ou à Oventic peut aider, s’il est mené avec assez d’humilité… C’est une question de sensibilité politique, et ça se cultive. Il est dommage que d’aucuns, ayant séjourné sur la ZAD et apporté ainsi leur contribution à la victoire contre Vinci, n’en aient pas profité pour développer cela. Comme souvent, les postures les plus extrêmes en parole révèlent une atrophie des sens en pratique. Camper sur des positions radicales de principe se révèle alors une attitude de complaisance pour l’échec et la défaite : se donner le goût d’une défaite totale pour donner la pleine mesure d’une radicalité qui serait elle aussi totale. Oublions donc ces passions tristes, sur la ZAD la vie continue…

Alèssi Dell’Umbria, fin avril 2018.

 

 

Alain Damasio – NOTREMEDESLANDES

paru dans lundimatin#145, le 10 mai 2018

La ZAD est une joie qui est appelée à durer.

Un peu d’herbe qui perce une chape de béton coulée sur nos soifs de confort.

La possibilité d’une brèche, d’une flèche.

D’une friche qui pousse dans nos cœurs, sous nos crânes.

Le murmure furieux d’un appel d’air.

Le bruissement d’un nid, d’une niche, d’un « vas-y chiche ! ».

C’est un dehors dans un système qui a cru décider qu’il n’y aurait plus ni ailleurs, ni dehors : seulement lui. Seulement lui et ses valeurs de mort.

La ZAD, ce sont ces corps de boue sortis de l’argile du bocage qui sont devenus golems et sylphes, pistes et emblèmes, créateurs plutôt que créatures.

La ZAD, c’est la réponse aux zombies pendues aux branches du capital avec leur cravate, qui oscillent sous les rafales du fric et qui nous hurlent d’être comme eux !

La réponse au zoo où ils veulent nous mettre en cage.

La réponse de nos mots à leur mise en page.

Le cri de nos dessins

face à leur mise en cases.

La ZAD, c’est…

Notre-Dame des Bandes

Notre derme

Vos amalgames

Notre-Dôme des Langues, des Indes et des Andes jusqu’en Nouvelle-Zé’lande

C’est votre drame, à vous les gendarmes, n’est-ce pas ?

Votre-Dame des Propagandes

Votre-Trame dans votre storytelling exsangue

Nous c’est notre arme de jet,

notre jus,

notre écume,

Notre came

Notre sésame, devant vos portes fermées,

Notre flamme face à vos flemmes, vos facilités, vos docilités

Notre-Dame des brandes, des braises, des feux-follets dans la brume

Notre oriflamme des Sarabandes.

La ZAD c’est un brise-lame dressé

Face à l’océan de la norme

C’est un brise-larme aussi tu sais

Que portent trois cents cœurs énormes

C’est pas grand-chose sans vous. Sans nous. Pas grand-chose sous leurs coups.

Ça tient pourtant debout dans la boue, juste avec ces nous, ces fous, ces vous.

Juste avec ce petit truc qui leur manque, à eux, qui ont les gaz et les grenades. La com et les blindés. Qui croient avoir tout.

Juste avec ça, oui.

Quoi ?

Notre-Âme-des-Landes.

PARCE QUE… (LA ZAD NE VIT PAS QUE D’AMOUR, DE BOUE ET D’EAU FRAÎCHE)

Parce que la ZAD est d’abord un monde où se déploient de nouvelles façons d’habiter le territoire et de se soucier du vivant, et que nous y sommes viscéralement attachés ;

Parce qu’elle a su s’auto-organiser sur la durée, créer du commun, rendre viable une agriculture paysanne, vivre le féminisme et rester solidaires de toutes les migrations ; à l’exact opposé de tout repli ;

Parce qu’elle se tient hors du marchand, qu’on n’y capitalise rien sinon les savoirs, qu’elle porte cette poésie d’un habitat qui ne pèse pas, de liens qui valent plus que tout bien ;

Parce qu’elle offre une puissante pluie qui fertilise les imaginaires politiques, en France et bien au-delà, et que cette fécondité de pensées et de pratiques doit continuer à s’épanouir ;

Parce que le gouvernement Macron, par une offensive brutalement militaire, veut broyer la singularité d’un lieu, saccager la beauté d’une expérience, ruiner l’espoir qu’elle suscite et réimposer la tristesse de ses cadres et normes, qui sacralisent le productivisme, la propriété et l’individualisme que nous savons pourtant si pauvres et dépassables ;

Parce que des gens qui parlent avec des grenades, rendent visite en blindés, pollue l’air de leur gaz et tirent au visage sur des êtres humains ne peuvent donner à quiconque de leçon de démocratie ou de droit ;

Parce que, très concrètement, alors qu’était ouvert le dialogue, ce gouvernement a préféré détruire des lieux de vie, des troupeaux, des fermes collectives, expulser illégalement des habitants et rouler en bulldozer sur des cabanes,

Nous croyons qu’il est temps de leur répondre puisque nous sommes la nature qui se défend tout autant que la culture qui les défie.

Tous les soutiens de la ZAD, qui sont très nombreux, ne peuvent venir sur place et faire barricade de leurs corps ou de leurs mots. Tous ne pourront pas donner la main non plus aux chantiers communs qui s’annoncent et qui remettront debout tout ce qu’ils veulent raser.

Pour tous ceux qui veulent aider concrètement à distance, une cagnotte a été mise en place.

Cette cagnotte offre la possibilité, simple et modeste, mais matériellement précieuse, d’aider les habitants à reconstruire ce qui doit l’être et à affronter joyeusement ce printemps qui vient. Elle se veut, à sa façon, preuve d’une solidarité active et haute marque de sympathie, d’empathie. Elle traduit dans des chiffres ce qu’on tente de dire ici avec des lettres.
Concrètement, c’est ici : https://www.leetchi.com/c/solidarite-pour-la-zad-nddl

 

Tank, on est là – Comité pour le Maintien des Occupations

Alors qu’une nouvelle opération d’expulsion et de destruction de la ZAD est annoncée pour mardi 15, le CMDO analyse la situation

paru dans lundimatin#146, le 18 mai 2018

Au fil de cette « trêve » qui a des accents d’occupation militaire, la vie quotidienne a, de-ci de-là, repris timidement quelques-unes de ses habitudes. Flics ou pas, il faut semer, soigner les bêtes, tenir les lieux publics. Si une certaine hésitation se fait parfois sentir au moment de mettre les graines en terre, elle est vite balayée par cette certitude que les blindés n’ont su faire vaciller : nous resterons là. Nous verrons les fruits de nos vergers, nous goûterons nos récoltes à l’automne, peut-être même verra-t-on les arbres de haute futaie constituer les charpentes des cabanes de ceux qui sont encore des enfants. Nous n’avons pas attendu les propositions de régularisation pour nous projeter ici sur un temps long, au-delà même de notre propre existence. Ce jalon-là nous fait tenir en cette veillée d’armes, alors que l’on attend la nouvelle opération de destruction qui va frapper la zad.

(Télécharger le communiqué)

Durant celle initiée le 9 avril, nous avons eu l’occasion de mesurer nos forces. Le mouvement, qu’on disait gangrené par les querelles internes depuis l’abandon du projet, a démontré qu’il était encore vivace. En face, la gendarmerie a prouvé qu’elle pouvait sans grande difficulté raser un tiers de la zad en moins de trois jours. Ainsi, si l’arrivée de milliers de personnes, les tirs de molotov sur les blindés, les actions de solidarité et la détermination générale nous ont redonné de l’allant, les manœuvres écrasantes de la plus grosse opération policière depuis mai 68 nous ont un peu glacés. Notre force encore vibrionnante faisait face à une possibilité d’anéantissement éclair de la zone qu’il paraissant bien difficile de conjurer, du moins par la seule confrontation directe avec les gendarmes. Il y eut certes des gestes éclatants, mais le dispositif n’a pas été profondément mis en difficulté. Dans l’histoire de cette lutte, nous n’avons d’ailleurs jamais contenu les flics par notre seule résistance physique. Celle-ci a toujours été adossée à des contraintes légales ou juridiques, à des accords politiques qui venaient entraver et limiter la puissance de feu des militaires. Notre capacité d’action, y compris sur le terrain, est et restera de nature politique. Si nous avons pu défendre efficacement le hameau de la Chateigne en 2012, c’est grâce à l’action simultanée d’une résistance acharnée et de la bataille légale ayant mis les flics dans l’impossibilité de détruire les cabanes. C’est donc toujours par des actions conjointes, politiques, médiatiques et martiales, que nous emportons des victoires. Or lors de la semaine d’expulsions, il n’existait aucun appui juridique sur lequel adosser nos barricades. Et nous avions bien compris que la destruction des 100 noms avait toutes les apparences d’un effet d’annonce : tout est attaquable, on peut détruire très large.

Le gouvernement, quant à lui, s’est confronté au risque de creuser l’écart entre son récit médiatique et la brutalité nécessaire à ses velléités destructrices. L’élévation du niveau de conflictualité des opposants le poussait en effet à élever le sien, accroissant le risque de tuer, dans une situation où le soutien au mouvement s’intensifiait. Chacun des adversaires a d’une certaine manière vu ce qu’il avait à perdre. Et nous, réveillés de l’impression d’invincibilité sur le terrain que des années de conjuration de la menace nous avaient données, nous avions davantage à perdre…

On s’en fiche

C’est à ce moment-là que la préfète a brandi ses « formulaires simplifiés ». Ils donnaient soudain une matérialité aux propos du Premier ministre le jour de l’abandon de l’aéroport : seuls ceux qui entrent dans un processus de régularisation pourront rester. Nous savions désormais que la Préfète avait les moyens de sa suffisance, et sa « proposition » était appuyée à un ultimatum tout à fait clair : rendre ces formulaires avant le 24 avril sans quoi les opérations reprendraient. Jusqu’au dernier moment l’hésitation a régné. Il paraissait fort peu plausible que l’État recule face à une fin de non-recevoir de la zad répondant à une demande semblant somme toute minimaliste. Beaucoup de voisins compagnons de lutte ne comprenaient d’ailleurs pas nos tergiversations, nos réticences à saisir ce qui ressemblait à un moyen simple d’éviter l’assaut final. Certaines composantes disaient également ne pas vouloir s’engager plus loin avec nous en cas d’un refus net. Finalement, l’assemblée a décidé d’utiliser cette prise des fiches pour sortir de cette séquence et tenter de protéger par ce biais le territoire de la zad. Il fallait pour cela que les formulaires couvrent les parcelles et habitats du mouvement. Ce pari a été largement partagé. Quelques lieux ont toutefois refusé cette stratégie.

Tout a été fait pour tenter de subvertir le cadre imposé par la Préfecture : des associations se sont glissées au milieu des rares individus, des agriculteurs se sont inscrits comme « parrains », plusieurs activités (agricoles ou non) ont déclaré les mêmes parcelles et enfin chaque projet était lié aux autres, l’ensemble étant remis dans une énorme liasse commune à la Préfecture. La carte des usages ainsi dessinée ressemblait davantage à nos manières de faire, car il s’agissait également de rendre visible l’entremêlement de nos existences : sur un même champ, le verger plante des arbres en bordure, le groupe céréales effectue une rotation de sarrasin et l’année suivante c’est le groupe patates qui met en terre ses tubercules. Sans parler du rassemblement d’été qui s’y organisera peut-être, ou de la salamandre géante qui trône désormais entre les rangs fraîchement labourés. Cet écheveau peine tant à rentrer dans les cadres que les bureaucrates de la Direction Départementale des Territoires et de la Mer, en charge de l’étude des fiches, ont fini par nous dire : « Mais pourquoi l’État ne vous signe pas une convention collective, ce serait tout de même plus simple !  » De même, lorsqu’ils ont convoqué une à une les personnes ayant donné leurs noms, c’est toutes ensemble qu’elles sont venues, vêtues de tee-shirts sur lesquels était sérigraphié :« zad, on la joue collective ».

Le résultat immédiat de cette tentative revenait à enjoindre l’État d’annoncer que oui, effectivement, les zadistes, ceux qu’il vouait hier aux Gémonies, allaient finalement continuer à vivre sur ce territoire. Que sous un discours rigoriste, ce qui se tramait ressemblait à une des plus massives régularisations de squatteurs de l’histoire française. La droite, à travers la voix de la présidente de Région, ne s’y est d’ailleurs pas trompée en s’offusquant publiquement : « Dans le fond, au-delà de la mise en scène de la force brute, la vérité crue de cette opération c’est que l’État va donner des terres aux zadistes et qu’ils vont rester. » Comment ? C’est ce que les batailles à venir nous diront. Ces formulaires, légalement, n’engagent pas les parties en présence pour le moment. Il ne s’agit pas d’un contrat, mais d’une simple déclaration d’intention. La préfète prétendait qu’elle voulait des noms, elle les avait en réalité déjà dans les nombreuses procédures juridiques par lesquelles nous défendions nos habitations. C’est donc avant tout et en premier lieu un échange symbolique permettant la « trêve » qui a été accompli. Et en effet, ils ne sont pas revenus expulser le 24 avril.

Nous ne nous leurrons cependant pas sur la visée de cet échange : l’État cherche à nous trier. Il a, de fait, très peu d’imagination. Et comme tout bureaucrate, sa logique ne peut dépasser le binarisme. Il agit comme si la zad était peuplée d’un côté de radicaux qui bâtissent des barricades et jettent des cocktail molotov, et d’un autre de gentils porteurs de projets qui n’attendent que de se régulariser. Il croit sans doute qu’une fois que les seconds auront rempli leurs fiches, il suffira de déloger les premiers pour que le bocage redevienne paisible. Il applique à notre situation ce qu’il a – presque – réussi à faire advenir partout : l’univocité des êtres. Cette séparation est un des lieux communs les plus absurdes de la pensée occidentale, ce qui explique sans doute qu’il soit si abondamment repris, dans les médias mainstream ou non. Mais voilà, celles et ceux qui tentent par la négociation de rouvrir des brèches pour l’avenir se sont aussi dressés avec toute la véhémence qui convient face à lui dès le 9 avril. Ce n’est pas parce qu’on monte sur une barricade qu’on ne sait pas tenir un crayon ou traire une vache, et vice versa. L’État a donc aussi contribué à donner à certains de ses farouches opposants des moyens de consolider leur situation…

Phobie administrative

Mais si donner des « gages de régularisation » semble aujourd’hui nous préserver d’un anéantissement total, il se peut que demain cela soit l’inverse, que nous nous retrouvions mis en péril par une individualisation trop poussée des situations et les contrôles qui en résultent. Et il ne faut pas sous-estimer la force d’engrenage et de modelage de la vie que produisent les procédures d’installation. Leur visée consiste aussi à nous faire croire qu’elles constituent la seule manière de se rapporter au monde, et si nous n’y prenons pas garde, elles peuvent rapidement s’imprimer sur nos désirs et nos envies. Nous ne savons pas jusqu’où la « stratégie d’auto-défense administrative » du mouvement aura un sens ni quelles marges de manœuvre nous aurons le moment venu pour rompre ou nous en dégager, cela dépendra là encore des liens et des solidarités que nous aurons continué à faire vivre dans cette nouvelle phase de la lutte. Nous n’avons aucune garantie, pas plus dans cette voie que dans une autre. C’est un pari, une hypothèse qui repose bien plus sur la force réelle du mouvement de soutien que sur l’illusoire bienveillance de l’administration française. Pour qu’il fonctionne, il nous faudra encore et toujours nous battre aussi au sens propre du terme.

Ce pari, le mouvement ne l’a pas fait par goût, comme chacun s’en doute. Il s’appuie sur un constat, guère agréable à énoncer : la zad n’est plus la zone de non-droit qu’elle avait su être depuis 2013. Et au vu du nombre de flics qui la parcourent chaque jour, il y a bien peu de chances qu’elle le redevienne, du moins pas aussi ostensiblement qu’avant. Le rapport de force a évolué, et il nous faut bien en prendre acte. En 2016, quand les dernières barrières légales concernant les habitants historiques sont tombées, il a fallu quatre manifestations de plusieurs dizaines de milliers de personnes afin de dissuader l’État d’évacuer. Cette force de mobilisation n’est pas donnée une fois pour toutes, et il est probable que nous ne pourrons pas la maintenir indéfiniment maintenant que du projet d’aéroport il n’est plus question.

Parmi les fronts que cet abandon pousse sur le devant de la scène, il en est un qui s’est durci : la bataille pour les terres. Sur les 300 hectares « du mouvement », acquis de haute lutte en empêchant la chambre d’agriculture de les redistribuer, la Préfecture nous fait savoir que nous pourrions signer des baux précaires, si nous le souhaitions. En revanche, elle refuse d’en entendre parler sur les terrains encore revendiqués par les « cumulards » (les agriculteurs qui ont vendu leurs terres à Vinci et se sont généralement agrandis). Une situation qui peut paraître paradoxale se dévoile alors : toutes les fiches ont été considérées comme éligibles, sauf celles des projets répondant le plus aux critères énoncés par l’État, car ils se situent sur ces « terres conflictuelles ». Mais il n’y a pas là de hasard malheureux : à la Noë Verte et à Saint-Jean-du-Tertre, l’installation de projets agricoles dès 2013 s’était inscrite dans une stratégie d’occupation du terrain contre Vinci et les cumulards. Nous devrons donc lutter pour que ces terres n’aillent pas à l’agrandissement.

Ce rejet est sans doute une des causes du refus par la Préfecture d’une « solution Larzac » et de la Convention d’Occupation Précaire collective proposée par le mouvement. Certains analystes en ont conclu que le collectif effrayait les dirigeants. Ce n’est pas tout à fait vrai, les structures collectives existent, elles sont légales et parfois même glorifiées. Le problème, à Notre-Dame-des-Landes, c’est que le collectif qui fourmille ici n’est pas un simple agglomérat de personnes. C’est un commun qui a mis en échec durant 50 ans les gouvernements successifs, un commun de résistance. Et ouvrir la voie au commun, c’est pour la Préfecture ouvrir la voie aux résistances.

Ce pour quoi l’on se bat

Mais elle fait fausse route en confondant la forme et le fond. Elle s’imagine qu’une structure juridique individuelle va fatalement nous rendre individualistes, par force ou par fatigue. Elle sait que dans les projets que nous lui présentons, le récit s’adapte à ses demandes, mais pense qu’il va devenir réalité à force de paperasses. Alors que ce que nous vivons sait bien se jouer des administrations si par ailleurs le désir et les moyens de communiser perdurent. Sauver les conditions de possibilité et d’accroissement du commun qui est déjà là, voici donc l’enjeu véritable, au-delà du mode de gestion des terres. Car la réapparition des flics et le processus des fiches n’ont pas réduit au silence la base matérielle et spirituelle que constitue la zone : le réseau de ravitaillement s’est encore rendu à Nantes ce printemps, et ils n’ont pas su empêcher les postiers rennais en grève de venir nous rendre visite. Ils ont dû regarder impuissants les grumes être sciées près du « hangar de l’avenir » pour former la charpente du nouveau Gourbi. Peut-être ont-ils aperçu, depuis leur hélicoptère, cette même charpente se mouvoir dans le crépuscule, puis dans la nuit, entourée d’une centaine de porteurs entonnant des airs de musique classique. Au matin, leur tank l’a détruite de deux coups de lame avant qu’ils ne repartent en rang, incapables pourtant d’effacer la magie et l’insolence de la veille. Nous avons des armes qu’ils n’ont pas.

Ce commun-là est notre force, il est ce pour quoi nous nous battons ici, ce pour quoi nous nous battrons encore très bientôt. Il est ce à quoi nous devons être fidèles, quelle que soit notre situation administrative. Mais il n’est rien sans un territoire. Il est aussi géographique qu’historique, ancré dans ce bout de bocage jusqu’au bout des ongles. Il n’y a pas de commun en soi sans les moyens de sa réalisation, sans les lieux d’organisation qui lui donnent toute son amplitude. Ce commun-là ne se transporte pas plus ailleurs que les animaux menacés qu’ils voulaient « déplacer ». Il appartient à ce territoire-là, il est enfant de ce mouvement-là, il est son héritage autant que son présent, en actes. C’est pour cela que nous luttons contre l’anéantissement de la zad, parce que ce qui vit ici ne vivrait pas ailleurs. Parce qu’il n’existe en France aucun autre endroit partagé réellement par tout un mouvement de lutte, par des milliers de personnes ayant traversé ensemble des batailles, des espoirs, des désillusions, et y ayant survécu. Tant que cette lueur éclairera les talus et les fossés du bocage, nous combattrons pour elle.

Ce combat se fera extrêmement concret dès le 15 mai, date annoncée d’une nouvelle opération d’expulsions présentées de nouveau comme « partielles ». Face au retour des pelleteuses, les cabinets préfectoraux espèrent que le mouvement plonge dans des divisions aussi stupides qu’inintéressantes politiquement entre ceux qui ont rempli le formulaire et ceux qui ne l’ont pas fait. Nous refusons fermement ces dichotomies, et ils nous trouveront derrière les barricades pour défendre la zad et tous ses lieux de vie.

Des habitant.e.s des lieux suivants : le Moulin de Rohanne, la Rolandière, les 100 noms, la Hulotte, Saint-Jean-du-Tertre, les Fosses noires, la Baraka et Nantes réunis dans le CMDO (Conseil Pour le Maintien des Occupations)

Retrouver un sens politique à la lutte qui se mène aujourd’hui sur la ZAD

Ce texte est le fruit d’une longue réflexion à plusieurs qui nous avait conduits à publier une première analyse (« À Notre-Dame-des-Landes, comme ailleurs, seul un territoire en lutte peut s’opposer à la normalisation industrielle agricole ») quelques jours avant le rendez-vous du 10 février 2018 sur la ZAD, à la suite de la décision gouvernementale d’abandonner le projet d’aéroport. Le processus de négociation que nous critiquions alors enferme désormais le devenir de la ZAD. Ce nouvel appel ne se veut pas une réaction à une actualité derrière laquelle nous serions éternellement à la traîne. Il est publié quelques heures avant l’annonce gouvernementale qui doit fixer le nom des personnes qui auront le droit de mener un projet agricole sur la ZAD.

Nous, agriculteurs, agricultrices et habitants des campagnes, engagés dans un conflit contre la normalisation industrielle des campagnes largement organisée par les administrations agricoles, avons eu l’occasion de prendre part à maintes reprises à la lutte qui se mène à Notre-Dame-des-Landes depuis des années. Comme des milliers de personnes, nous n’y avons pas seulement reconnu une lutte contre un aéroport, mais tout autant un territoire et des habitants qui ont su, pendant 10 ans, se libérer d’une emprise administrative qui industrialise les campagnes à marche forcée. Derrière les multiples cabanes, les fromages, la viande, les animaux, les semences, les légumes, les céréales, le non-marché, etc. nous y avons reconnu une autonomie et une liberté reconquise en tenant à distance les administrations, leurs normes et leurs contrôleurs.

Là où chacun dans nos campagnes nous tentons de manière chaque fois trop isolée de ne pas mettre de puces électroniques aux oreilles de nos animaux, d’abattre nos animaux à la ferme, de fabriquer nos fromages hors des normes d’hygiène qui les aseptisent, de contourner les normes de sécurité sanitaire qui interdisent les pratiques paysannes, voire éliminent en masse les troupeaux, de ne pas répondre aux injonctions de traçabilité qui ne servent que d’argument publicitaire pour écouler la merde industrielle, de construire nos hangars et nos maisons à l’encontre des Plans Locaux d’Urbanisme qui font des zones agricoles des zones industrielles comme les autres, la ZAD a longtemps montré que le rapport de force avec l’État est le seul moyen de libérer nos pratiques et nos imaginaires.

Où est la division ?

Depuis l’abandon de l’aéroport, l’opération militaire et le processus de négociation orchestré par la préfecture ont fracturé la ZAD et fait perdre de vue à beaucoup le sens politique du conflit en cours. Cette fracture imposée par l’État est aujourd’hui reprise à leur compte par une grande partie des personnes toujours impliquées dans le conflit. Quiconque met les pieds sur la ZAD peut aujourd’hui prendre la mesure de la réussite provisoire de la manœuvre étatique de division. Grossièrement, une ligne de partage séparerait une zone dévastée (à l’Est) d’une zone d’avenir potentiel (à l’Ouest). Et il faudrait surmonter cette séparation pour laisser la place à la normalisation négociée de la ZAD. Mais cette spatialisation révèle une tension politique dont il nous faut définir les acteurs et les pratiques.

Dans le même temps, alors que les « expulsés » tentent toujours de reconquérir leur territoire ravagé, nombre de citoyens opposants à l’aéroport accentuent l’opération de division en opposant les habitants « jusqu’auboutistes », « radicaux » ou « mauvais » et les « raisonnables », « légalistes », ou « bons », tentant par là de marginaliser et décrédibiliser les premiers en militant pour un retour à la normale, c’est-à-dire à l’État de droit, niant du même coup toute la portée politique de l’affront à ce même État de droit que constitue la ZAD depuis 10 ans.

Au sein même des habitants de la ZAD, cette division a trouvé son vocabulaire. Il y a désormais les « anti-autoritaires » et les « autoritaires », décliné sous la forme « inorganisés » et « organisés », ou encore les « pauvres en capital social » et les « riches en capital social », entre « faibles » et « puissants », ou, plus ostracisant, entre « chieurs-punk-à-chien-relous-anarchistes-primitivistes-schlags-bouffons » et « stratèges-pragmatiques-intellos ».

Ces divisions, désormais inscrites comme événement médiatique, fabriquent des figures spectaculaires forcément réductrices qui ont surtout le mérite d’occulter le sens politique de ce qui se joue actuellement sur la ZAD.

Que des conflits internes aient préexisté à ces divisions médiatiques, et qu’ils puissent éclairer la partition actuelle, est une donnée dont nous n’allons faire ici l’histoire1, tout simplement parce que nous n’y avons pas pris part et que la situation présente est suffisamment éclairante en elle-même pour prendre parti dans cette division. Regarder simplement les faits et leurs résultats suffit amplement à les juger. Il y a en effet deux camps aujourd’hui, à savoir ceux qui font le jeu de l’État et ceux qui tentent de s’en défaire.

Mais pour juger des faits, il faut déjouer le spectacle qui les entoure, les effets d’affichage dont ils font l’objet et les mensonges qui s’y cachent. Mensonges dissimulés maladroitement derrière les mots « composition », « unité », « force de la diversité » qui sont devenus les slogans publicitaires d’un « âge adulte de la contestation enfin advenu ». Mensonges entièrement discernables dans le fameux texte des « 6 points » que certaines « composantes » de la lutte présentent comme l’incarnation du consensus obtenu après un long apprentissage des compromis et qui donnerait la possibilité à tous d’y trouver leur compte dans une campagne débarrassée d’un aéroport.

Depuis déjà quelques années la création d’une entité juridique revendiquant l’appropriation légitime des terres est devenue la pierre angulaire de la stratégie officielle du mouvement. Une bonne partie du mouvement s’est ainsi réconfortée sur le fait que l’après abandon de l’aéroport était anticipé et que cette solution permettrait à tous les habitants de rester vivre sur la ZAD. Le mensonge est précisément là. Et il éclate malheureusement à la figure de ceux qui en avaient pris la mesure, c’est-à-dire ceux-là même qui ont vu leur habitat réduit en miettes depuis le 9 avril.

Pas de LarZad

Illusion et mensonge, parce qu’en mobilisant l’imaginaire du Larzac et en proposant de reprendre la formule qui a fonctionné là-bas, il s’agissait précisément de nier la singularité de l’histoire de la ZAD depuis 10 ans.

La réussite de la négociation avec l’État au Larzac a donné les résultats que l’on sait parce que les personnes qui occupaient le camp militaire et souhaitaient y rester étaient tous candidats pour devenir « chef d’exploitation ». Une fois le projet du camp militaire abandonné, les terres du Larzac pouvaient tranquillement être reprises en main par des agriculteurs. Au Larzac il n’y eut aucune velléité d’occuper les terres pour remettre en cause une agriculture entièrement prise dans un processus de normalisation industrielle. Personne n’allait s’offusquer du fait que cet arrangement avec l’État, qui donnait les terres en gestion aux agriculteurs, permettrait à la firme industrielle « Roquefort société » d’y accroître ses plus-values, enrobées d’une appellation d’origine contrôlée qui donnerait le change à l’exigence de « qualité » qui se faisait jour. L’industrialisation faisait encore l’unanimité dans les campagnes et personne ne voyait encore dans les AOC un enfumage publicitaire qui permettait d’accentuer l’exploitation des sols, des animaux et des humains.

A contrario, à la ZAD la simple appropriation collective des terres ne pouvait pas signifier une quelconque victoire si elle devait advenir. La normalisation industrielle des campagnes n’ayant fait que s’approfondir en 40 ans, c’est tout logiquement que la plupart des gens venus s’installer sur la ZAD l’ont fait en rupture totale avec ces normes industrielles encadrées par une administration agricole toujours plus puissante. Cette vie en sécession avec l’État n’a pu se déployer que parce que le rapport de force permanent sur place a permis, à partir de 2013, de tenir cette administration hors de la zone. Habitats et activités agricoles, notamment, partageaient une parfaite illégalité en même temps qu’ils privilégiaient un rapport poétique et collectif au monde en rupture avec les injonctions productives et individualistes, qui dégoûtent les plus passionnés de se faire agriculteurs.

Cette perspective stratégique, qui tente de se réaliser aujourd’hui, était donc un mensonge, au mieux par omission. La prétendue solution d’appropriation « pour tous » ne pouvait pas en être une. Tout simplement parce qu’une fois que l’État remettrait la main sur la ZAD, même en offrant la gestion des terres à une entité juridique portée par le mouvement, il ne pouvait qu’imposer « l’État de droit ». Or le niveau d’illégalité de chacun n’a jamais été également partagé. La régularisation que devait exiger l’État ne pouvait pas concerner tout le monde et pas de la même façon.

Celles et ceux des habitants de la ZAD qui ont pris l’initiative de lancer la négociation avec l’État ne pouvaient pas ignorer qu’ils allaient participer activement à une opération de tri entre les régularisables d’un côté et les autres : c’est-à-dire la majorité, les non-régularisables et les régularisables qui ne voudraient pas se régulariser pour ne pas perdre le sens de ce qu’ils vivaient sur la ZAD.

Il était également évident pour ces apprentis-négociateurs (qui pour la plupart n’ont pas eu leur habitat détruit depuis le 9 avril) que les habitats les plus menacés étaient essentiellement situés à l’est de la ZAD, à la fois parce qu’il n’y avait pas d’habitat en pierre (de fait donc régularisable) mais seulement des cabanes qu’aucun PLU n’accepterait de régulariser, et aussi parce que les vies qui s’y déployaient ne pouvaient pas se fondre dans un statut de chef d’exploitation.

Le « on défend tout le monde » a donc toujours été un mensonge crapuleux, une vitrine présentable pour masquer la réalité. Certains, comme Julien Durand, José Bové ou Françoise Verchère, n’ont pas eu de mal à sortir de cette opération mensongère (dans laquelle les manœuvres de « composition » les tenaient jusqu’au 9 avril) en légitimant l’opération de tri entamée par l’État, c’est-à-dire en légitimant l’expulsion de ceux qu’ils appellent les « jusqu’auboutistes ». D’autres, notamment les habitants de la ZAD engagés dans la négociation, ont encore besoin de faire croire à l’unité et à la solidarité de tous vis-à-vis de tout le monde. Cette unité, factice depuis longtemps, a pourtant volé en éclats depuis que quelques dizaines d’habitants ont décidé de remplir des formulaires de régularisation, c’est-à-dire de participer activement au triage orchestré par la préfecture.

Les négociateurs ont pris soin de ce que la plupart des lieux de vie et des parcelles utilisés par le mouvement soient intégrés dans ces formulaires pour faire vivre cette unité factice des habitants. Le tri était pourtant déjà bien réel, avant même que la préfecture ne fasse le sien. Des dizaines d’habitants n’ont pas voulu jouer ce jeu forcément perdant et nombre de lieux déjà détruits ne font même plus partie des espaces à négocier. Le tri de la préfecture fera le reste pour fignoler la sélection.

En guise de solidarité de tous envers tous, il ne reste plus aux plus ambitieux qu’à tenter de sauver leur peau en se fondant toujours plus dans les attentes de l’État pour avoir une bonne note à l’examen de passage. On n’hésite plus à démontrer qu’on s’est mis au diapason de la normalisation industrielle en « puçant » ses brebis, en annonçant un bâtiment de transformation « aux normes », en affirmant participer d’une « économie sociale et solidaire », etc. Après avoir imposé en interne le nettoyage de la route des chicanes, en janvier, certains exigent désormais l’enlèvement des barricades pour plaire à la préfecture, pourtant ultimes outils de résistance pour les expulsés et expulsables, mais qui gênent le processus de négociation de ceux qui se croient « régularisables ».

Double discours

La rupture de solidarité engagée par les « régularisables » n’en est que plus ignoble quand elle se double d’un discours qui tente d’expliquer rationnellement pourquoi l’Est a été entièrement détruit et pourquoi l’Ouest reste globalement indemne. On nous explique ainsi que l’État s’en est pris aux « plus faibles », sous entendu « nous, qui avons encore sauvegardé nos lieux de vie sommes dotés d’un capital social et d’une intelligence tactique qui nous rendaient plus difficilement attaquables, il faut donc nous suivre ».

L’opération militaire a pourtant pris soin de montrer que l’État pouvait tout détruire s’il le voulait. Ce que ces négociateurs ne voudront jamais retenir c’est qu’ils ne sont pas les « plus forts » mais simplement les pantins de l’État, qui avait besoin d’eux dans son opération de communication. Macron avait besoin de montrer sa capacité à rétablir l’« ordre républicain ». Mais pour le faire et ne pas donner le sentiment que l’ « ordre républicain » se confond avec un État fasciste, il avait besoin d’idiots utiles, de sauver quelques personnes du carnage, de faire de la ZAD un espace labellisé « transition écologique » par M. Hulot en personne. N’en doutons pas, l’opération sera parfaitement réussie de la part de l’État. Il y aura des couleuvres dures à avaler pour quelques régularisables non-régularisés, mais la solidarité réduite à ce petit groupe devrait tout de même suffire à se satisfaire de cette « petite victoire ».

La richesse en capital social de cette bande de négociateurs leur permet aujourd’hui de mobiliser nombre de soutiens dans la classe « intellectuelle », qui se répandent sur la toile pour défendre leur intelligence tactique. On veut nous convaincre qu’il fallait être pragmatique et qu’il n’y avait rien d’autre à gagner que quelques fermes normalisées « transition écologique ». Et, en effet, ces apprentis-négociateurs redoublent d’efforts depuis des années pour défendre leur intelligence tactique. Depuis des années, on nous rabâche les oreilles sur le fait que la « composition » est une formidable aventure humaine où les désaccords politiques se travaillent, où chacun fait un pas vers l’autre, où l’unité ne se fabrique pas sur la base du moins-disant mais qu’elle est un processus vertueux qui gagne en radicalité.

Derrière ce beau récit, les masques tombent quand l’État s’impose par la force. On découvre alors qu’un des paysans historiques de la ZAD, tout heureux de négocier avec l’État la réappropriation de sa ferme et qu’on imaginait positivement perturbé par la capacité des zadistes à bricoler des vies hors de l’État de droit, affirme froidement en assemblée qu’il n’a jamais été contre l’État, qu’il a toujours assumé que sa ferme avait besoin de l’État pour exister… Et l’on découvre que les seuls à avoir fait un pas vers l’autre dans ce travail de composition ne sont donc que ces zadistes-négociateurs, qui après 10 ans de composition ont troqué leur costume de black bloc pour trouver une place dans les couloirs de la préfecture. Voilà donc l’âge adulte de la contestation enfin advenu.

On veut désormais nous faire croire que la négociation elle-même est une ruse tactique, qu’on va enfumer l’État. On a certes rempli des formulaires, mais tout ça c’est pour fabriquer le « manteau », cette entité collective qui aura légitimité à gérer les terres de la ZAD (une partie au moins), et que, sous le manteau, le « corps » sera protégé, c’est-à-dire qu’on pourra reprendre nos activités illégales au nez et à la barbe d’une administration qui n’y aura vu que du feu… Preuve de notre intelligence tactique, mais aussi sa contre-partie, c’est qu’il ne faut pas parler de ces activités illégales. Il ne faut pas dire pourquoi elles le sont, surtout ne pas remettre en question la normalisation industrielle des activités agricoles imposée par l’État, au risque de dévoiler trop notre jeu. Il ne faut donc plus que notre lutte fasse apparaître son sens profond pour que la manœuvre ait une chance de réussir. Et, de toute manière, si on reprenait le sens initial de la lutte « contre son monde » qui s’est incarné dans les vies en sécession déployées depuis 10 ans sur la ZAD, personne ne le comprendrait et on aurait plus assez de soutien pour tenir un rapport de force. Il faut donc être pragmatique. Mais ne vous inquiétez pas, on cache notre jeu et on rebondira plus fort…

Limites de la « zone »

Les moins fiers de ces basses manœuvres, mais tout de même convertis au pragmatisme négociateur, ne sont pas en reste pour contrer l’outrecuidance « donneuse de leçons » d’une critique de la stratégie en cours. Il faut donc nous convaincre qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Vous qui êtes plus malins que tout le monde, qu’auriez vous fait de mieux que de négocier ? Et voilà qu’on nous targue de « complaisant défaitisme » qui empêcherait les « radicaux » de se satisfaire d’une petite victoire.

Oui, en effet, la force de l’État ne permettait pas de rêver aux grands soirs. En effet, même si l’histoire de la ZAD depuis 10 ans a suscité la mobilisation de quelques milliers de soutien, cela reste bien trop faible pour affaiblir radicalement les prétentions de l’État à administrer nos vies. Mais il n’y a là rien de neuf. C’est la réalité que nous vivons chacun dans nos fermes de manière isolée et encore plus faible. Rien de neuf dans le fait que nous apprenons chaque jour dans nos fermes à ravaler nos prétentions et à trop souvent nous mettre aux normes à contrecœur après avoir résisté jusqu’à épuisement. En effet, les défaites nous les côtoyons tous les jours, sans complaisance, mais avec une rage rentrée. Et c’est cette rage qui nous anime aujourd’hui pour construire un collectif capable de tenir un rapport de force avec l’État, contre ses normes et pour nous donner une chance de moins nous mettre à genoux.

Et c’est justement parce que nous n’en pouvons plus de nous mettre à genoux, et que nous connaissons si bien les lâchetés du syndicalisme en général et de la gauche paysanne en particulier, qu’il n’est plus question de faire face à l’État pour finir désarmés dans un bureau de négociation. Rien n’a jamais été obtenu en négociant, sinon de fausses victoires toujours là pour préserver les intérêts du capital et satisfaire les syndicalistes prompts à prendre des vessies pour des lanternes pour se faire mousser avec cette efficacité pragmatique.

Cette tartufferie des négociations montre ses effets tous les jours dans les campagnes. On le mesure peut-être plus qu’ailleurs dans le cadre de la lutte contre les pesticides. Récemment encore les antipesticides négociateurs pouvaient se réjouir d’avoir obtenu à l’échelle européenne l’interdiction de quelques néonicotinoïdes tueurs d’abeilles. Mais cette interdiction est un cache-sexe d’une industrie mortifère qui déverse déjà ses nouvelles molécules pas encore interdites ou qui confectionne les robots désherbeurs de demain qui remplaceront les paysans dans les campagnes. 30 ans de négociations implacables ont permis d’obtenir l’interdiction de près de 100 molécules, alors que dans le même temps la consommation de pesticides augmentaient de 15 000 tonnes par an. Les « petites victoires » font les grandes défaites et il y a toujours des écologistes et des syndicalistes pour s’extasier de leur propre pragmatisme.

Mais que fallait-il faire donc, si tout est toujours perdu d’avance ?

La suite de la résistance à Notre-Dame-des-Landes aurait toutefois pu prendre une autre tournure si les futurs négociateurs avaient pris le temps de se nourrir de 6 ans de réelles victoires. Avoir repoussé l’emprise étatique durant tout ce temps est déjà une victoire en soi. Il était tout entier là l’esprit de la lutte auquel il fallait donner une suite. Au lieu de quoi les négociateurs ont préféré défendre un simple territoire, une « zone », au prix de se conformer aux normes qui aménagent les « zones ».

Engager le conflit sur le terrain de la légitimité de l’illégalité vécue pendant 6 ans aurait permis de repartir de la condition commune qui est faite aux agriculteurs, d’y trouver des alliances pour déplacer la lutte contre les administrations et de ne pas s’enfermer dans un territoire d’exception qu’il fallait à tout prix défendre.

Il y a de l’indécence de la part des négociateurs à imaginer rester sur « zone » quand ils ont pu s’y installer grâce à la solidarité permanente qui s’y est développée et qu’ils vont pouvoir y rester parce qu’ils ont rompu cette solidarité. Une indécence d’autant plus grande, et dérisoire, que ce qui va s’y gagner, c’est la simple possibilité de s’installer en agriculture sur quelques hectares. Chose qui peut se faire partout en France d’autant plus facilement que les fermes se transmettent par milliers ces temps-ci et qu’il n’y pas besoin de mobiliser des dizaines de milliers de personnes pendant 6 ans pour rendre ces simples transactions financières possibles. Il y a même une agence immobilière – Terres de lien – qui joue très bien ce rôle de favoriser des installations labellisées « transition écologique ».

Mais pour qu’un tel chemin fût emprunté, il aurait fallu que, durant ces 6 ans, le développement des rapports de classes ne vienne pas désamorcer les élans de solidarité. Au point, presque anecdotique, que les « richesses » accumulées majoritairement à l’Ouest sous forme de dons à la lutte durent être régulièrement négociées au prix d’humiliations pour pouvoir passer partiellement à l’Est.

C’est une nouvelle fois avec une rage trop rentrée que l’on constate que sur la ZAD se rejoue en accéléré l’histoire de la gauche paysanne. Une histoire entamée par un syndicalisme de lutte incarné par les paysans travailleurs dans les années 1970 et qui s’est échouée dans les bureaux des ministères sous la bannière Confédération Paysanne. Une histoire qui a permis à l’État de faire de la gauche paysanne l’idiot utile des mutations incessantes des politiques agricoles qui, depuis plus de 20 ans, ont besoin d’apparaître sous le label « transition écologique » pour rendre acceptable l’accélération, tout aussi incessante, de l’industrialisation des campagnes. Une histoire qui a vu en 2017 la Confédération Paysanne abandonner à une lutte solitaire l’un de ses anciens porte-paroles qui dénonçait la supercherie des dispositifs de traçabilité auxquels il refusait de se conformer parce qu’il avait compris qu’ils n’étaient que le cache-sexe de l’industrialisation permanente. Une histoire de rage isolée, soldée par un assassinat d’État le 20 mai 2017 sur un chemin de Saône-et-Loire. L’État ne gère pas la « sécurité sanitaire » seulement en abattant les troupeaux mal conformés, il gère la colère en éliminant ceux qui la portent : HP ou balles de gendarmes, c’est selon…

Et comment nous épargner le dégoût de voir certains zadistes afficher publiquement le puçage de leur brebis quand des dizaines d’éleveurs en France continuent à résister à cette obligation normative ? Elle est belle la ZAD ! Mère et modèle de toutes les luttes depuis des années, à se mettre à genoux sans avoir même fait le geste d’entamer un rapport de force avec les administrations agricoles. On y est quand même content de s’être fait des Copains pour nous ramener à la raison à temps et d’annoncer que s’il doit y avoir reconstruction il faudra désormais le faire en respectant les Plans Locaux d’Urbanisme. Ces mêmes PLU qui interdisent partout aux 6petits paysans mal conformés de prétendre construire leur habitation sur leur ferme, mais qui heureusement permettent aux porcheries industrielles d’embellir les campagnes.

Dans cette tragi-comédie des fausses victoires, il ne manquait plus aux négociateurs que de faire jouer leur richesse en capital social pour mobiliser le soutien d’une kyrielle d’experts patentés en « transition écologique » issue de la gauche rurale2 . Les voilà tous en chœur proposant leur service pour crédibiliser les PDE3 des zadistes, en créant un Comité d’Accompagnement et de Conseil auprès de l’État et de ces mêmes zadistes. Il fallait bien, en effet, quelques dizaines de gauchistes salariés de l’État pour finir de mépriser toutes celles et ceux, dont nous sommes, qui n’en peuvent plus de se rendre présentables auprès des administrations agricoles et qui ont longuement éprouvé qu’une résistance ne se menait pas en légitimant l’ennemi.

Nous ne voyons pas aujourd’hui d’autres possibilités pour redonner un sens politique à la ZAD, et ailleurs, que de soutenir celles et ceux qui tentent de reconstruire ce qui a été détruit et d’occuper partout les administrations agricoles. Il n’y a rien à y négocier, simplement les dissuader d’organiser le ménage des champs.

Quelques agriculteurs et agricultrices du collectif contre les normes,

Le 14 mai 2018

1 Sur ce sujet on conseille vivement la lecture éclairante de deux textes : « Des dynamiques inhérentes aux mouvements de contestation », ainsi que « Le mouvement est mort, vive la réforme ».

2 Appel publié sous le nom « Pour un projet coopératif d’avenir qui respecterait le bien commun et la biodiversité et permettrait une désescalade à Notre-Dame-des-Landes », signé par des dizaines d’agronomes, professeurs, agriculteurs, ingénieurs…

3 Plan de Développement Économique, sésame normatif auquel tous les candidats agriculteurs doivent se conformer pour avoir le droit de l’être.

Le commissaire-priseur de la république, vends les HLM

Le commissaire-priseur de la république, vends HLM

Préambule :

“Adjugé, vendu !” Le commissaire-priseur propose aux enchères publiques des objets d’art, du mobilier ou des articles divers. Soit mis en vente par des particuliers ou des entreprises, soit provenant de saisies judiciaires. Il opère dans une salle ou hôtel des ventes maintenant à Élysée.

Témoignage.

Je suis locataire des HLM depuis 10 ans et je sais ce que je dois à ce système. J’ai vécu jusqu’à 25 ans dans une grande ville et de ses HLM. Ensuite je suis venu habiter une région touristique au climat sain pour ma santé et aux loyers bon marché. J’ai apprécié les loyers modérés du parc privé. Une belle maison pouvait être louer à 2 ou 3 personnes aux revenus faibles, le propriétaire n’était pas en position de force à exclure. Puis à partir des années 2000 jusqu’en 2007 la spéculation a fait rage. Les prix furent multipliés par trois. Les migrants internes dont je faisais partie ont été remplacés par de vieux migrants, des riches et des très riches. La boboïsation était en marche, ici avant qu’elle ne prenne la république. Actuellement dans les Hautes-Alpes, la population augmente fortement et les écoles primaires ferment, la logique ?  Elle vieillie comme atteint du syndrome de Hutchinson-Gilford, la maladie de senescence accélérée.

 

Un peu comme notre président de la république dont seul le corps et pas l’esprit a échappé à ce syndrome. Dans les Hautes-Alpes sur quatre nouveaux arrivants, trois ont plus de 60 ans. Les loyers dans ces conditions ont explosé, ils ont triplés en 10 ans. Nos revenus de travailleurs précaires du tourisme eux ont stagné, voire baissés. Les héritiers pour échappés à la ponction saignante du loyer ont construit. Les sans héritages, à contrecœur ont réintégré les HLM. Mais grâce à eux leur finances purent se maintenir : finis les maisons , mais pas reste les vacances.

L’élection du plus grand soldeur de la république le commissaire-priseur MAC-RONDS, nous entraîne vers la privatisation des HLM et la vente à la découpe des beaux morceaux. L’injustice de ce choix est aussi immense que l’arrogance, les certitudes et l’incompréhension de l’économie et du monde HLM, de notre commissaire-priseur.

Voici le déroulé du drame programmé

Acte 1 : Le soldeur de la république a décidé de couper les APL. Cette baisse est compensée par les offices qui perdent un milliard.
Acte 2 : Deuxième effet la TVA de la rénovation passe de 5 % à 10 %. Un milliard en moins. Taxé moins les riches et plus les HLM fallait y penser.

Acte 3 : impossibilité légale de monter ses loyers, donc obligation de vente de biens.
Acte 4 : si vous vous en sortez quand même, obligation aux petits offices de se regrouper.

Acte 5: : Privatisation et vente à la découpe.

Fin: Développement des bidonvilles et des camions-maisons et chasse au pauvres.

Le monde HLM est coupé en deux actuellement, pour faire simple. Les HLM privés gérés par des sociétés privées dont les propriétaires recherchent à maximiser les profits dans l’encadrement des loyers fixé par la loi. Chez ces HLM là, on ne fait pas de social, on compte : on choisit la classe moyenne, on loue au plafond des HLM et on facture tout: chaque trou dans le mur à l’état des lieux coute 4 €à la femme seule avec trois gosses qui vient de déménager quatre étages sans ascenseurs. Et puis y’a les HLM publics, qui appartiennent aux mairies, départements. Eux ils font la politique des élus, c’est à dire à faire des voix. Alors selon le élus élus, ils font soit des loyers pas chers, freinant ainsi la spéculation privée, ils logent les recalés du privé et des HLM privés; cela se passe ainsi dans  les Hautes-Alpes.
Dans d’autres départements, il existe le clientélisme, de la magouille, des marchés truqués, mais en même temps ils logent aussi les plus pauvres. Quand un bien est collectif, l’abus est plus courant, que quand il est une propriété privée, il y plus de fraude car la gouvernance n’est jamais simple. Certes mais il est plus social aussi. Les HLM publiques logent les plus pauvres, eux ils proposent les loyers les plus bas, ce sont eux les seules (qui l’ont résolus) et empêchent que l’on ait des bidonvilles en France, avec sa cohorte de malheurs.

Les HLM c’est de la délinquance me dit-on, les bidonvilles c’est de la délinquance avec les maladies en plus, les morts. Alors les marchés truqués, ce n’est que l’écume d’un système qui remplit sa fonction. Vaut-il mieux prendre un bus pas cher, dans lequel certaines places sont préférentielles avec un garagiste qui se fait de la gratte ou marcher à pied dans le froid.

Dans les HLM publiques, la gestion est le reflet de nos choix démocratiques, si elle n’est pas exemplaire, c’est à nous de nous en prendre à nos choix. De plus tous les HLM de France ne sont pas gérés comme ceux des bouches du Rhône ou du Nord et le pourrissement du PS, on ne parle que des trains qui n’arrivent pas à l’heure.

Dans les HLM dit de l’entreprise sociales, il y a les banques, les mutualistes, la Poste. S’ils ne sont pas purement capitalistes comme ils aiment le dire, ils ont tellement intégré la logique capitaliste et la gestion managériale uberisée que la maximisation du profit avec une pincée de bonne conscience est leur alpha et leur oméga. Pour le client de banque, l’assuré ou le locataire cela ne fait pas de différence. Ils y auraient beaucoup à dire sur le monde mutualiste et coopératif qui se refait une belle image sur le dos de quelques magnifiques combats syndicaux ouvriers qui ont repris leur usine.

La logique des HLM privées est la logique de la cible marketing, de l’exclusion, du “ce n’est pas rentable », la logique de la taille critique et de la fusion qui entraîne fatalement la logique du combat d’ego des chefs qui savent qu’ils jouent au jeu de la chaise musicale. Toujours plus grand, toujours moins humains sont les logiques des regroupements d’HLM en cours. Il est même interdit d’être un organisme de petite taille, Sarkozy n’avait pas osé. 15 000 logements minimum, interdit même si l’organisme donne satisfaction aux locataires, s’il est géré sainement par des personnes compétentes, sociales, honnêtes. La république n’est pas en marche, elle est en solde. Macron ne veut pas non seulement gaver Vinci à coups d’aéroports, d’autoroutes, exonérer les capitalistes de payer leur impôt, il a décidé d’offrir aux groupes mutualistes et au privées les HLM. Pour forcer les récalcitrants et accélérer le mouvement, il les assomme de taille et de gabelle. Ils doivent payer 60 €/mois d’APL et voit leur TVA de rénovation doubler ! Efficace, il n’impose pas, il braque la caisse et crie au trou ! Là ou un Chirac ou Sarkozy pensaient « pas chez moi ! », mais d’accord chez les pauvres du moment que cela compte rien, un MAC-RONDS pense « pas de biens communs, tout doit être privée ! », pas de ZAD, le profit Akhbar !

Le plus triste dans cette folie cannibale est que le système HLM est centenaire. Ils ont une histoire fort riche. Leurs travers sont parfois réels mais ils ne se sont jamais dénaturés complétement comme une vulgaire banque coopérative agricole. De plus l’idée qui prévaut à ce système est noble. L’idée est que les plus modestes financent eux-mêmes les plus modestes. Elle est pour cela intolérable aux intégristes du libéralisme. Les HLM ne coûtent rien aux riches, à l’impôt, quoiqu’en médisent les capitalistes, les petits ou gros bourgeois s’informant dans l’Express. Dire qu’ils coûtent est faux, mais ils ont un grand défaut, ils ne rapportent rien aux capitalistes et aux petits ou gros épargnants. De plus parfois ils installent des sans-dents près de chez toi.

En reniant le droit aux plus modestes de s’organiser entre eux pour se loger modestement, non seulement MAC-RONS va démultiplier la crise du logement, recréer des bidonvilles dans lequel il enverra ses CRS les détruire comme à la ZAD, mais il va aussi casser l’amortisseur de la spéculation immobilière et la relancer. Cela touchera aussi la classe moyenne qui risque, elle de passer de propriétaire à loger en HLM privé…. Sans débat démocratique, sans vote, il interdit à quiconque d’échapper à la propriété privée.

Personnellement j’étais très heureux que mon loyer n’atterrisse pas dans les poches d’un propriétaire mais dans un pot commun.

Au conseil d’administration des HLM, j’ai entendu le marconiste de service, nous expliquer que c’était pour nous obliger à nous réformer, à gérer enfin comme une entreprise. Dois t’on tout réformer même ce qui marche ? Doit ‘on gérer l’amour comme une entreprise ? Le macronisme est une des milles variante de la bêtise, elle est pucelle en empathie, impitoyable et même pas bouffonne comme la bêtise sarkozyste….

Au CA de l’HLM, il y avait aussi les carriéristes qui sentent le vent se lever, qui prennent position. C’est excitant un héritage de centenaire, bien fourni en belles pépites.

 

Les grandes privatisations ont toujours fait les grandes fortunes c’est pas un oligarque russe qui vous dira le contraire. Le tout sans un bruits, pas un cri lors de l’exécution, la tête sur le billot, n’est ‘-il pas le moment hurler dans la vie ?

Lâche l’Appel, prend la pioche

Critique anti-autoritaire sur la ZAD de NDDL et appel à rassemblement les 12 et 13 mai.

Compagnon.ne.s, copa.in.e.s, compas, complices, camarades, c’est le moment de faire face aux forces armées de l’état capitaliste, aux tenant.e.s de la régularisation et aux gouvernances auto-proclamées de l’intérieur. Partout nous subissons leur domination et leur dédain. Partout nous luttons pour qu’ielles ne dirigent pas nos vies.

Le 14 mai 2018 a été fixé par l’état comme date limite pour les occupant.e.s « illégaux.ales » ne souhaitant pas se régulariser pour quitter les lieux… Cela pose la question de ce qu’est une occupant.e « illégal.le » ? Et quels sont ces « lieux » ? Et vers où ces personnes sont censées aller ? La « zone » deviendrait elle un territoire d’accès contrôlé ? Qui y aura accès ? Qui donnera les autorisations ? Sur quelles bases ? Dans quelles limites géographiques ? Que cela implique t’il comme mesures de contrôle social ? Qu’adviendra t’il des personnes jugées « illégales » ?

Une partie du mouvement contre l’aéroport et pour son monde a imposé sa vision au reste des occupant.e.s : si on est gentil.le, si on signe, si on barricade pas les boulevards de flics, si on acquiesce aux ordres de la police zadionale et de ses zadiocrates, l’état nous laissera tranquille…

Après avoir vendu à prix libre la route des chicanes (RD281) et imposer par la force la destruction de Lama Fâché, le dépôt de fiches (non communiquées auparavant à l’ensemble du mouvement ni à l’ensemble des occupant.e.s) a été fait malgré les désaccords profonds sur cette stratégie grâce à une campagne de lobbying dans l’urgence (avec en arrière plan les risques réels de sanctions physiques en mode « coffre et coups de pression »).

Depuis des années déjà, les coups de forces et les prises de pouvoir gangrènent la vie sur la Zad. Longtemps, les anti-autoritaires ont rongé leur frein pour ne pas compromettre la lutte contre l’aéroport. Aujourd’hui, le temps n’est plus à la compromission avec les franges « capitalist-friendly » ou hiérarchiques. L’aéroport est mort, vive les luttes !

Depuis la Zad, nous nous organisons pour lutter contre toutes les dominations et contre toutes les hiérarchies. Parce que nous ne tolérons pas que la Zad soit appropriée par des groupes qui imposent leurs vues à tou.te.s, s’approprient les moyens de production et cadenassent les organes de décisions politiques. Parce que la Zad est à tou.te.s, qu’elle se maintien grâce aux solidarité de tou.te.s, nous refusons sa gentrification.

Nous invitons tou.te.s les anti-autoritaires, les rebelles, les insurgé.e.s, les autonomes, les non-enfiché.e.s, les minorisé.e.s, les marginal.e.s, les cas sociaux, les loosers, les galèrien.ne.s, les schlags à se retrouver sur la Zad de Notre Dame des Landes les 12 et 13 mai 2018 (si tu veux venir avant, welcome) pour organiser de façon horizontale les ripostes les plus imprévisibles aux attaques autoritaires, étatiques et capitalistes.

La peur n’évite pas le danger.
Nous sommes résolu.e.s à ne pas céder sous les menaces d’où qu’elles viennent. Évidemment tout est autogéré et nos résistances seront ce que nous en feront.
Venez avec vos idées, vos analyses, vos points de vue, vos divergences, vos ateliers, votre matos, vos cagoules…

Soyons incontrôlables.

PS : Les comportements sexistes, validistes, homophobes, et généralement tous les comportements « relous » et oppressifs n’ont rien à faire de ce coté de la barricade ; ils sont les instruments de nos oppressions !